Politique de la concurrence européenne et ruling des FMN (Le monde)

L’Europe n’est pas démunie devant certaines pratiques d’optimisation fiscale des FMN. La Commission européenne de la concurrence fait la chasse au ruling depuis 1 an puisqu’elle a déjà condamné Starbucks et Fiat.

http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2016/08/30/bruxelles-s-apprete-a-declarer-illegales-les-aides-d-etat-de-l-irlande-a-apple_4989572_1656994.html#xtor=AL-32280270

Bruxelles inflige à Apple une amende record de 13 milliards d’euros

LE MONDE | 30.08.2016 à 00h18 • Mis à jour le 30.08.2016 à 12h18 | Par Cécile Ducourtieux (Bruxelles, bureau européen)Le logo de la firme étasunienne Apple, en juin 2016.

Attendue depuis des mois, la décision de Bruxelles à l’égard des arrangements fiscaux entre le géant américain Apple et l’Etat irlandais a été rendue publique mardi 30 août. La commissaire chargée de la concurrence, Margrethe Vestager, s’apprête à déclarer ces « rulings » illégaux, car considérés comme des « aides d’Etat » abusives.

La restitution qu’Apple aura à verser à Dublin s’élève à 13 milliards d’euros a révélé, mardi, la Commission européenne. La plus grosse contravention jamais prononcée par Bruxelles dans le cas des aides d’Etat illégales était jusqu’à présent un chèque de 1,4 milliard d’euros dû par EDF à la France.

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Si la facture est aussi salée pour la firme à la pomme, c’est que la Commission européenne enquête depuis maintenant trois ans – l’enquête formelle a été lancée en juin 2014 – sur deux rulings avec Dublin. Le premier accord entre Apple et le fisc irlandais date de 1991, et le deuxième de 2007. Pendant toutes ces années, le groupe américain, qui emploie plus de 5 000 personnes dans le pays, n’a payé qu’environ 2 % d’impôts par an sur les profits réalisés par deux de ses filiales locales (Apple Operations Europe et Apple Sales International), alors que le taux d’imposition officiel des entreprises en Irlande est de 12,5 %.

Polémique aux Etats-Unis

C’est la quatrième fois en à peine un an que Mme Vestager, réputée pour son cran et sa méthode, condamne des groupes pour des rulings jugés illégaux par le biais de la procédure européenne des « aides d’Etat illicites ». Avant Apple, la Commission avait mis à l’amende Starbucks et Fiat, respectivement aux Pays-Bas et au Luxembourg, et une trentaine de multinationales implantées en Belgique. Au-delà de la firme à la pomme est encore attendue la décision sur Amazon, lui aussi dans le collimateur européen, pour un ruling au Luxembourg. A en croire l’agence Reuters, l’amende du géant du cybercommerce pourrait atteindre 400 millions d’euros.

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L’annonce concernant Apple risque de relancer la polémique, aux Etats-Unis, sur l’acharnement supposé de Bruxelles à l’encontre des groupes américains. Le 24 août, le Trésor américain a publié une étude fournie, dénonçant les enquêtes pour aides d’Etat illicites visant quelques-uns de ses champions. Une démarche considérée au sein de l’exécutif européen comme une dernière tentative de lobbying « pro-Apple ».

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Le Trésor protestait notamment contre les velléités bruxelloises d’imposer des pénalités rétroactives aux sociétés américaines. Il accusait aussi la Commission de ne pas suivre les recommandations de l’Organisation de coopération et de développement économiques en matière de coopération fiscale internationale. De fait, les Etats-Unis, qui font aussi la chasse à l’évasion fiscale, considèrent qu’une partie des amendes devraient leur revenir. Car, derrière le « cas Apple », c’est aussi la capacité d’imposer ses standards et sa réglementation qui se joue, des deux côtés de l’Atlantique.

Washington n’a pas fait flancher Mme Vestager

La Commission s’est défendue, soulignant « que la loi européenne s’applique de manière non discriminatoire à toutes les sociétés opérant en Europe ». Il est vrai que les enquêtes pour aides d’Etat illégales sont un des moyens trouvés par Bruxelles pour réagir au scandale suscité par les révélations LuxLeaks (en novembre 2014) d’un vaste système d’évasion fiscale organisé par le grand-duché de Luxembourg au profit de centaines de multinationales. La Commission a aussi engagé un vaste chantier réglementaire (réussissant à imposer le principe de la transmission automatique et obligatoire des rulings entre fiscs européens).

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Washington n’a en tout cas visiblement pas fait flancher Mme Vestager, qui, avec cette nouvelle annonce, confirme son statut de « star » de la Commission. Arrivée en novembre 2014 à Bruxelles, l’ex-ministre danoise des finances, qui aurait inspiré la figure de Birgitte Nyborg dans la série « Borgen », multiplie les coups d’éclat.

Google est bien placé pour en témoigner : l’autre géant américain des technologies a reçu en juillet un troisième acte d’accusation de la commissaire. Après avoir dénoncé un abus de position dominante concernant son moteur de shopping, puis Android, son système d’exploitation mobile, c’est son offre de publicité sur Internet qu’elle a officiellement pointée du doigt.

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Ces derniers mois, Apple et Dublin avaient prévenu qu’ils pourraient faire appel d’une décision bruxelloise devant la Cour de justice européenne. Même s’ils entreprennent cette démarche, le groupe américain devrait tout de même avancer l’argent et inscrire l’amende dans ses comptes. La décision bruxelloise risque de ternir un peu la grand-messe annuelle du concepteur des iPad et des iPhone, prévue le 7 septembre à San Francisco. Apple pourrait dévoiler à cette occasion l’iPhone 7, et une nouvelle version de sa montre connectée.

Les travaux marquants en science économique / Keynes (The economist)

http://www.lenouveleconomiste.fr/le-monde-selon-keynes-les-effets-multiplicateurs-de-linvestissement-public-31741/

Six idées économiques fondamentales 3/6

Le monde selon Keynes : les effets multiplicateurs de l’investissement public

La relance budgétaire par la dépense publique, une idée qui a fait débat et le fait encore

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The Economist

Au pire de la crise de l’euro, quand les rendements de la dette de certains pays d’Europe du Sud atteignaient des sommets sur les marchés et que plusieurs menaçaient de faire défaut, la BCE et les pays les plus en forme de la zone euro ont évité le désastre en proposant des plans de sauvetage. Mais des conditions y étaient attachées. Ils obligeaient les gouvernements emprunteurs à appliquer une discipline stricte qui ramènerait les budgets nationaux à un déficit soutenable. Certains économistes trouvaient que ces coupes budgétaires douloureuses étaient une triste nécessité. D’autres qu’elles risquaient de provoquer des effets secondaires, comme une croissance en berne et, par conséquent, une diminution des recettes publiques, jusqu’à rendre ces pays encore plus pauvres et plus endettés.
En 2013, les économistes du FMI ont publié leur évaluation de ces programmes d’austérité. Ils ont provoqué bien plus de dégâts qu’on ne l’avait prédit, y compris le FMI. Où le FMI s’était-il trompé dans ces premières prédictions optimistes ? Il avait sous-estimé – tragique erreur – les effets multiplicateurs des dépenses publiques.

“Où le FMI s’était-il trompé dans ces premières prédictions optimistes ? Il avait sous-estimé – tragique erreur – les effets multiplicateurs des dépenses publiques”

Le multiplicateur est une idée simple, puissante et très controversée. C’est l’un des fondements de la macroéconomie selon Keynes. Depuis 80 ans, sa cote a follement fluctué. D’abord vu comme un point fondamental, puis méprisé comme une notion dépassée, il est à nouveau à la mode. L’idée de l’effet multiplicateur est sortie d’un intense débat sur les mesures nécessaires pour sortir d’une récession. Dans les années 1920, la Grande-Bretagne avait sombré dans la crise. La Première guerre mondiale avait fait augmenter les prix et baisser la livre sterling. Le gouvernement tenait néanmoins à maintenir le cours de la livre à son niveau d’avant-guerre. Il avait adopté une politique monétaire trop rigide, avec pour conséquences une inflation prolongée et une économie atone.

Les économistes de l’époque débattaient des décisions à prendre pour améliorer les conditions de vie des ouvriers, frappés de plein fouet. Dans ces propositions, il y avait un programme d’investissements publics qui, pensaient certains, remettrait les chômeurs au travail. Le gouvernement britannique refusa absolument d’entériner une telle chose. S’il affectait l’argent public à la construction de nouvelles routes, par exemple, il allait priver les entreprises privées de ces contrats. C’était la sagesse conventionnelle de l’époque (souvent appelée la “Treasury view”, ou opinion du Trésor).

On croyait que la dépense publique financée par l’emprunt n’agissait pas sur l’activité économique, car la quantité d’épargne disponible pour l’emprunt dans l’économie est fixe. Si le gouvernait prélevait du capital pour construire les nouvelles routes, il privait les entreprises privées de la même somme. Une augmentation des dépenses publiques et des emplois dans un secteur de l’économie ne pouvait se faire qu’au détriment des dépenses et des emplois dans un autre.
Quand le monde entier sombra dans la Grande dépression et que la crise en Grande-Bretagne s’aggrava, il y eut des voix plus énergiques pour contester cette vue des choses. En 1931, Baron Kahn, un économiste britannique, publia un article soutenant l’opinion inverse : que l’investissement de l’État donnerait non seulement un coup de pouce à l’investissement direct, mais aurait des “répercussions bénéfiques”. Si la construction de nouvelles routes pouvait arracher les ouvriers au chômage et leur permettre de dépenser eux aussi plus, maintenait-il, alors cela produirait une augmentation globale du nombre d’emplois.

“On croyait que la dépense publique financée par l’emprunt n’agissait pas sur l’activité économique, car la quantité d’épargne disponible pour l’emprunt dans l’économie est fixe”

Kahn rejoignait la théorie de John Maynard Keynes, l’économiste vedette de son époque, qui travaillait sur ce qui allait devenir son chef-d’œuvre : ‘Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie’. Keynes en disait plus dans son livre sur le fonctionnement des multiplicateurs et sur comment ils pourraient permettre à un gouvernement de redonner la santé à une économie déclinante.

Keynes était un personnage singulier et fut l’un des grands penseurs du XXe siècle. Il correspondait totalement à l’image du patricien britannique avec ses complets en tweed et sa moustache de morse. Mais c’était aussi un esprit libre pour la mentalité de l’époque. Il fréquentait les artistes et les écrivains du Bloomsbury Group, à Londres, dont faisaient partie Virginia Woolf et E.M. Forster. Keynes avait conseillé le gouvernement britannique durant la Première guerre mondiale et participé à la conférence de l’armistice de Versailles, qui infligea à l’Allemagne des réparations de guerre très lourdes.

Cet épisode ulcéra Keynes. Dans les années 1920, il dénonça dans des articles cinglants les risques induits de ce traité d’armistice et, plus généralement, le système économique d’après-guerre.

Frustré par son impuissance à changer la mentalité des gouvernants et par l’aggravation de la crise de 29, Keynes se mit à rédiger son œuvre majeure, qui critiquait le consensus économique et proposait une autre voie. Il estimait que sa “théorie générale” était un texte révolutionnaire, et ce fut effectivement le cas.

Son livre déborde d’innovations économiques. La plus importante est le postulat qui soustend son hypothèse. Quand une économie tourne en dessous du plein-emploi, c’est la demande, plus que l’offre, qui détermine le niveau d’investissement et le revenu national. Keynes assurait qu’un “effet multiplicateur” agissait si l’État investissait. Un peu plus d’argent dépensé par le gouvernement, par exemple, avait le pouvoir de faire augmenter directement la production d’une nation (et ses revenus). Cet argent allait aux entrepreneurs de travaux publics, aux fournisseurs, aux fonctionnaires, ou encore à ceux qui touchaient des allocations de subsistance. Ils dépenseraient à leur tour une partie de l’argent reçu. Les bénéficiaires d’allocations dépenseraient eux aussi un peu plus, provoquant un peu plus d’activité économique, et ainsi de suite. Si le gouvernement restreignait la dépense publique, les effets négatifs augmenteraient dans la même proportion.
Pour Keynes, ce point était fondamental en raison de ce qu’il appelait la “liquidity preference”, ou préférence pour les liquidités.

Il pensait que les gens aiment – quand cela est possible – accumuler des liquidités quelque part, en cas de pépin. Quand une crise financière arrive, la demande de cash et de liquidités augmente. Les investisseurs commencent à s’inquiéter plus du retour de l’investissement que du retour sur investissement. Pour Keynes, cela pouvait entraîner un “general glut”, ou saturation générale.

Quand chacun tente de s’approprier plus de liquidités, la consommation est affaiblie, ce qui fait ralentir la production et baisser les revenus. Au final, la situation est encore pire.

Dans ce monde selon Keynes, baisser les taux d’intérêt pour stimuler la croissance n’est pas d’une grande utilité. Les taux ne sont pas très sensibles aux augmentations des dépenses publiques quand l’épargne est surabondante. Une politique d’investissement du gouvernement pouvait donc créer beaucoup d’emplois contre une hausse minime des taux d’intérêt.

Les économistes classiques craignaient au contraire que les investissements financés par l’État étouffent l’investissement privé. Keynes prédisait que durant les cycles de faible demande, ils pourraient stimuler les dépenses des entreprises privées, en raison de l’effet multiplicateur.

La théorie de Keynes sur l’impact des dépenses fut confirmée par la Seconde guerre mondiale. Les énormes investissements militaires en Grande-Bretagne et en Amérique permirent à l’économie de redécoller. Ceci, et la volonté d’empêcher une rechute dans la Grande dépression, obligea les responsables à adopter la théorie de Keynes et le multiplicateur comme la pierre angulaire de l’ordre économique d’après-guerre.

D’autres économistes reprirent le flambeau de Keynes. Alvin Hansen et Paul Samuelson élaborèrent les équations pour prédire comment l’effet d’une hausse ou d’une baisse de l’investissement dans un secteur de l’économie se propageait dans toute l’économie. Les gouvernements étaient tout à fait d’accord pour considérer que la demande était sous leur responsabilité. Dans les années 1960, la victoire intellectuelle de Keynes sembla totale. Dans un reportage pour le magazine américain ‘Life’ sur Keynes publié en 1965, Milton Friedman écrivait (la citation est souvent attribuée à Richard Nixon) : “Nous sommes tous des keynésiens maintenant”.
Le beau consensus keynésien se fractura dans les années 1970. Son règne fut compromis par Milton Friedman en personne, qui lia les variations dans les cycles économiques à la croissance (ou au déclin) de la masse monétaire. Les élégants multiplicateurs keynésiens n’étaient pas nécessaires pour maintenir une économie sur ses rails, selon Friedman. Les gouvernements devaient simplement adopter une politique de croissance monétaire stable.

“Le beau consensus keynésien se fractura dans les années 1970. Son règne fut compromis par Milton Friedman en personne, qui lia les variations dans les cycles économiques à la croissance (ou au déclin) de la masse monétaire”

Une autre remise en cause vint de l’école d’économie des “rational expectations”, ou des attentes rationnelles, guidée par Robert Lucas. Les tenants des attentes rationnelles soutenaient qu’une relance budgétaire serait sapée par les contribuables prévoyants. Ils comprendraient que les emprunts d’État devraient un jour ou l’autre être remboursés, et qu’une stimulation budgétaire d’aujourd’hui se traduirait par des impôts plus lourds demain. Il fallait donc mettre de côté les bénéfices de la stimulation pour qu’ils soient disponibles quand la facture arriverait. L’effet multiplicateur des dépenses publiques pouvait en fait être proche de zéro, puisque l’effet de chaque dollar supplémentaire était presque entièrement annulé par une augmentation de l’épargne privée.

Du sel sur la plaie

Ces économistes dissidents se rassemblèrent dans les universités du Midwest en Amérique, et surtout celle de Chicago. Par leur proximité avec les Grands Lacs, leur approche de la macroéconomie devint connue sous le nom de “freshwater school” ou ‘école d’eau douce’.

Pour eux, les modèles macroéconomiques devaient commencer par les équations qui décriaient comment des individus rationnels arrivaient à des décisions. L’économie dans les années 1970 sembla leur donner raison contre Keynes. Les gouvernements cherchaient à stimuler des économies tournant au ralenti par des mesures budgétaires et monétaires. Mais ils découvrirent que l’inflation et les taux d’intérêt augmentaient d’autant, et que le chômage restait élevé.

Les économistes ‘freshwater’ crièrent victoire. Dans l’article publié en 1979 et titré ‘After Keynesian Economics’ (L’économie post-keynésienne), Robert Lucas et Tom Sargent, qui allaient tous deux remporter un prix Nobel, écrivaient que les défauts des modèles économiques keynésiens étaient “mortels”. Les modèles macroéconomiques keynesiens n’avaient “aucune valeur pour peser sur la politique”.

Ils provoquèrent à leur tour l’émergence des “Nouveaux keynésiens”, qui empruntaient des éléments à l’école freshwater tout en gardant la conviction que les récessions étaient des échecs du marché qui pouvaient être réparés par l’intervention du gouvernement. Comme la plupart d’entre eux travaillaient dans des universités situées le long des côtes américaines, ils ont été surnommés les économistes “saltwater” (eau de mer). Parmi les plus célèbres, Stanley Fischer, désormais vice-chairman de la Fed ; Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor, et Greg Mankiw, président du Comité des conseillers économiques de George W. Bush.

Dans leurs modèles, la politique budgétaire était à peu près castrée. Ou plutôt, les banques centrales pouvaient et devaient se charger du gros oeuvre de la gestion économique, surveiller l’équilibre de la dette qui annulerait les effets des dépenses publiques, et écraser le multiplicateur.

Pourtant, depuis les années 90 au Japon, et dans la plus grande partie des pays développés depuis la récession entraînée par la crise financière mondiale, baisser les taux d’intérêt à zéro n’a servi à rien pour relancer les économies. De nombreux gouvernements se sont alors tournés à nouveau vers la relance budgétaire.

“Depuis les années 90 au Japon, et dans la plus grande partie des pays développés depuis la récession entraînée par la crise financière mondiale, baisser les taux d’intérêt à zéro n’a servi à rien pour relancer les économies”

En Amérique, l’administration de Barack Obama a réussi à obtenir un plan de relance de plus de 800 milliards de dollars. Le débat sur les multiplicateurs a flambé à nouveau : les tenants de l’école freshwater maintinrent leur position. John Cochrane, de l’université de Chicago, déclara à propos des idées de Keynes en 2009 : “Il ne fait plus partie de ce que l’on enseigne aux étudiants de troisième cycle depuis les années 60. Ce sont des contes de fées et on sait maintenant que c’est faux. C’est très réconfortant par temps de stress de revenir aux contes de fées que nous avons entendus enfants, mais ça ne les rend pas plus vrais.”

Néanmoins, l’expérience concrète d’une récession a donné beaucoup de grain à moudre et à étudier aux économistes. Des centaines d’articles scientifiques ont été publiées depuis 2008. Ils tentent d’estimer l’effet des multiplicateurs budgétaires. Selon la plupart d’entre eux, avec des taux d’intérêt proches de zéro, la relance budgétaire exerce un effet multiplicateur de au moins 1. Le FMI a par exemple conclu que le multiplicateur (nocif) d’une contraction budgétaire était souvent de 1,5 ou plus.

Beaucoup de politiques restent fidèles à la rigueur budgétaire, mais selon de nombreux économistes, ne pas avoir appliqué une relance budgétaire suffisante figure parmi les plus gros ratés de la période post-crise. M. Summers et Antonio Fatas écrivent par exemple que l’austérité a considérablement réduit la croissance et provoqué un niveau de dette publique plus élevé que si une franche relance budgétaire avait été privilégiée pour soutenir la croissance.
Des décennies après la naissance de l’idée, les multiplicateurs de Keynes restent encore toujours aussi influents que controversés.

© 2016 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : http://www.economist.com.

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Les travaux marquants de la science économique / Nash ( The economist)

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Six idées économiques fondamentales 4/6

La théorie des jeux et l’équilibre de Nash

Ce concept décrit un résultat stable lorsque les personnes ou institutions font des choix rationnels en se basant sur la manière dont ils pensent que les autres agiront.

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The Economist

John Nash est arrivé à l’université de Princeton en 1948 pour faire son doctorat avec une seule phrase de recommandation : “C’est un génie en mathématiques”. Il n’a pas déçu. Il avait 19 ans et n’avait suivi qu’un cours d’économie durant son premier cycle, ce qui ne l’empêcha pas de produire en 14 mois les travaux qui lui valurent, en 1994, le Nobel d’économie pour sa contribution à la théorie des jeux.

Le 16 novembre 1949, John Nash envoya une note d’à peine plus d’une page aux Actes de l’Académie américaine des sciences, dans laquelle il exposait le concept qui est depuis devenu “l’équilibre de Nash”. Ce concept décrit un résultat stable lorsque les personnes ou institutions font des choix rationnels en se basant sur la manière dont ils pensent que les autres agiront. Dans un équilibre de Nash, nul n’est en mesure d’améliorer sa propre situation en changeant de stratégie : chaque joueur fait de son mieux, même si cela ne signifie pas que le résultat sera optimal pour la société. S’aidant de grandes formules mathématiques élégantes, John Nash démontre que chaque “jeu” avec un nombre donné de joueurs, disposant chacun d’un nombre donné d’options, atteindrait au moins une fois cet équilibre.

“Il n’avait suivi qu’un cours d’économie durant son premier cycle, ce qui ne l’empêcha pas de produire en 14 mois les travaux qui lui valurent, en 1994, le Nobel d’économie pour sa contribution à la théorie des jeux”

Ses idées ont élargi le champ de l’économie. Dans des marchés parfaitement concurrentiels, où les barrières à l’entrée sont inexistantes et les produits de chacun identiques, aucun acheteur ou vendeur individuel ne peut influencer le marché : nul n’a besoin de porter une attention particulière à ce que font les autres. Mais la plupart des marchés ne sont pas comme cela : les décisions des concurrents et des clients importent. Des ventes aux enchères au marché du travail, l’équilibre de Nash a fourni à une science rébarbative de quoi faire des prédictions réelles en se basant sur les motivations de chacun.

Un exemple en particulier symbolise l’équilibre : le dilemme du prisonnier. John Nash a utilisé l’algèbre et les chiffres pour définir cette situation dans un document plus important publié en 1951, mais la version familière aux étudiants en économie est tout aussi captivante. (Albert Tucker, le directeur de thèse de John Nash, l’avait pris pour une présentation devant des psychologues.)

Deux condamnés détenus dans des cellules séparées sont inquiets, ils ont reçu chacun la même offre du procureur du district. S’ils avouent tous deux un assassinat, ils seront condamnés à dix ans de prison. Si l’un n’avoue rien mais que l’autre le dénonce, le mouchard sera récompensé, et son complice sera condamné à perpétuité. Si aucun n’avoue, ils auront une condamnation mineure et un an ferme.

Il n’y a qu’une seule solution au dilemme du prisonnier de l’équilibre de Nash : les deux avouent. L’aveu est la meilleure réponse à la stratégie de l’autre. Puisque l’autre peut avoir craché le morceau, avouer évite une peine perpétuelle. Le malheur est que s’ils pouvaient trouver un moyen de se coordonner pour ne rien dire, la solution serait meilleure pour chacun.

“Il n’y a qu’une seule solution au dilemme du prisonnier de l’équilibre de Nash : les deux avouent. L’aveu est la meilleure réponse à la stratégie de l’autre”

L’exemple démontre que les foules peuvent être stupides mais aussi raisonnables ; la meilleure solution pour l’individu peut être désastreuse pour le groupe. Ce tragique résultat est trop commun dans le monde réel. Libres de piller la mer, les individus pêchent plus que ce qui est meilleur pour le groupe, épuisant ainsi les stocks de poissons. Les employés qui, pour impressionner leur patron, restent plus longtemps au bureau, poussent leurs collègues à l’épuisement. Les banques sont incitées à prêter davantage plutôt que de ne rien prêter lorsque les prix de l’immobilier montent en flèche.

La difficulté du groupe

L’équilibre de Nash a permis aux économistes de comprendre comment l’auto-amélioration des individus peut conduire à l’auto-mutilation du groupe. Mieux encore, il leur a permis de résoudre le problème : ils devaient juste s’assurer que chaque individu soit face aux meilleures motivations possibles. Si les choses tournaient quand même mal – par exemple des parents ne faisant pas vacciner leurs enfants contre la rougeole –, ce serait donc que les gens n’agissent pas dans leur propre intérêt. Dans de tels cas, le défi de la politique publique serait l’information.

L’idée de John Nash reposait sur des antécédents. L’économiste français Auguste Cournot avait, en 1838, théorisé que dans un marché avec seulement deux entreprises concurrentes, chacune verrait les inconvénients à poursuivre le partage du marché par l’augmentation de sa production, en diminuant les prix et les marges bénéficiaires. Auguste Cournot avait involontairement buté sur un exemple de l’équilibre de Nash. Il était logique que chaque entreprise fixe ses niveaux de production sur la stratégie de sa concurrente ; mais les consommateurs se retrouvent avec moins de produits et à des prix plus élevés qu’en pleine concurrence.

Le mathématicien hongrois John von Neumann fut un autre pionnier. En 1928, lorsque John Nash naissait, John von Neumann présentait une première théorie formelle de jeux montrant que dans un jeu à somme nulle de deux personnes, il y aurait toujours un équilibre. Lorsque John Nash montra sa découverte à John von Neumann – devenu dans l’intervalle un demi-dieu intellectuel –, celui-ci le rejeta car “trivial”, n’y voyant qu’une extension de sa propre théorie.

Que John von Neumann se focalise sur un jeu à somme nulle de deux personnes ne permettait que peu d’applications à sa théorie. Ces paramètres étaient de nature militaire pour la plupart ; comme l’idée de destruction mutuelle garantie, selon laquelle l’équilibre est atteint en équipant les adversaires d’armes nucléaires (certains pensent que John von Neumann a inspiré le personnage du film ‘Docteur Folamour’). Rien de tout cela n’est particulièrement utile pour réfléchir aux situations – y compris sur la plupart des marchés – dans lesquelles la victoire d’un camp ne signifie pas automatiquement la défaite de l’autre.

Cela n’empêcha pas les économistes de partager l’évaluation de John von Neumann, et de négliger complètement la découverte de John Nash. Il se lança dans d’autres activités mathématiques, mais son énorme talent fut compromis quand en 1959, il se mit à souffrir d’hallucinations et de paranoïa. Sa femme l’avait fait hospitaliser. À sa sortie, il devint un personnage familier du campus de Princeton, parlant seul et griffonnant sur des tableaux noirs. Alors qu’il se débattait avec ses problèmes de santé, son équilibre se faisait de plus en plus central dans la discipline. Les articles économiques qui citent l’équilibre de Nash ont septuplé depuis 1980, et le concept a été utilisé pour résoudre une foule de problèmes politiques réels.

“Les articles économiques qui citent l’équilibre de Nash ont septuplé depuis 1980, et le concept a été utilisé pour résoudre une foule de problèmes politiques réels”

Un exemple célèbre: le système hospitalier américain, qui dans les années 1940 se trouvait dans un mauvais équilibre de Nash. Chaque hôpital voulait attirer les plus brillants étudiants en médecine. En pleine guerre, ces étudiants étant particulièrement rares, les hôpitaux durent faire des offres à des candidats prometteurs de plus en plus tôt. Ce qui était la meilleure solution pour chaque hôpital fut terrible pour l’ensemble : les hôpitaux ont dû embaucher avant que les élèves n’aient passé tous leurs examens. Les étudiants détestèrent cela, également, car ils n’avaient aucune chance d’examiner des offres concurrentes.

Malgré les lettres et les résolutions de toutes sortes des associations médicales et des étudiants eux-mêmes, le problème n’a pu être résolu qu’après des décennies de modifications, et le concept final dans les années 1990 de Elliott Peranson et Alvin Roth – ce dernier remporta un Nobel d’économie. Aujourd’hui, les étudiants soumettent leurs préférences et sont affectés aux hôpitaux selon un algorithme qui assure qu’aucun ne peut changer ses choix pour être envoyé dans un hôpital plus côté qui serait heureux de l’accueillir, et qu’aucun hôpital ne peut choisir un meilleur employé hors du système. Le système exploite l’équilibre de Nash pour se renforcer : tout le monde fait de son mieux en fonction de ce que font les autres.

Parmi les autres applications stratégiques, il y a la vente aux enchères par le gouvernement britannique des licences d’exploitation de télécommunication mobile 3G en 2000. Les théoriciens des jeux furent appelés pour aider à concevoir la vente aux enchères en utilisant l’équilibre de Nash. Au final, le gouvernement britannique empocha 22,5 milliards de £ (35,4 milliards de $), même si les actionnaires des soumissionnaires ne furent pas tous satisfaits des résultats. Les idées de Nash aident aussi à expliquer pourquoi ajouter une route à un réseau de transport peut allonger la durée moyenne des trajets. Les conducteurs individuels qui optent pour l’itinéraire le plus rapide pour eux ne prennent pas en compte l’effet sur la durée de parcours des autres, et peuvent ainsi annuler un nouveau raccourci. Une étude publiée en 2008 a pointé sept liaisons routières à Londres et douze à New York dont la fermeture stimulait la circulation.

Dernier jeu

L’équilibre de Nash n’aurait pas atteint son statut actuel sans quelques améliorations de l’idée originale. D’abord, dans de nombreuses situations, plusieurs équilibres de Nash sont possibles. Les conducteurs choisissent de quel côté de la route conduire par rapport au comportement des autres conducteurs, et les résultats sont très différents selon l’endroit où ils vivent ; ils conduisent à gauche en Grande-Bretagne, mais à droite en Amérique. À la grande déception des économistes qui se piquent d’algèbre, comprendre la stratégie exige une connaissance des normes sociales et des habitudes. Seul, le théorème de Nash ne suffit pas.
Une seconde amélioration impliquait de bien rendre compte des menaces non crédibles. Si un adolescent menace de quitter la maison parce que sa mère veut lui confisquer son téléphone, alors il y a un équilibre de Nash là où elle lui redonne le téléphone pour maintenir sa tranquillité d’esprit. Mais l’économiste allemand Reinhard Selten co-Nobel en 1994, avec John Nash et John Harsanyi, soutient que ce résultat n’est pas plausible. La mère devrait savoir que la menace de son enfant est vaine : aussi tragique que soit la confiscation d’un téléphone, une nuit à la rue serait pire. Elle devrait simplement confisquer le téléphone, ce qui obligerait son fils à se concentrer sur ses devoirs.

Les travaux de M. Selten ont permis aux économistes de diminuer le nombre possible d’équilibres de Nash. John Harsanyi aborde le fait que dans de nombreux jeux dans la vie réelle, les gens ne savent pas ce que veut leur adversaire. Les économistes auraient du mal à analyser les meilleures stratégies de deux tourtereaux qui essaient de choisir un lieu pour un rendez-vous sans connaître les préférences de l’autre. En intégrant les croyances de chaque personne dans le jeu (par exemple, qu’ils savent que l’autre aime autant les pizzas que les sushis), John Harsanyi rend le problème solvable. Un problème différent était toujours invisible.

“John Harsanyi aborde le fait que dans de nombreux jeux dans la vie réelle, les gens ne savent pas ce que veut leur adversaire”

Le pouvoir de prédiction de l’équilibre de Nash repose sur un comportement rationnel ; que les humains sont souvent loin d’avoir. Dans les expériences répliquant le dilemme du prisonnier, seule la moitié des personnes choisissent d’avouer. Pour les économistes qui avaient passé du temps à intégrer de la rationalité (et John Nash) dans leurs modèles, cela était problématique. Pourquoi intégrer de bonnes motivations, si les gens n’agissent pas selon leurs propres intérêts ?
Mais cela n’a pas été complètement inutile. Les expériences ont également montré que les joueurs s’assagissaient. Au dixième tour, seuls 10 % des joueurs refusaient d’avouer. Cela a enseigné aux économistes qu’ils devaient être plus prudents dans l’application de l’équilibre de Nash. Avec des jeux compliqués, ou avec lesquels ils n’ont aucune chance d’apprendre de leurs expériences, ses idées peuvent ne pas fonctionner aussi bien. L’équilibre de Nash occupe néanmoins un rôle central en microéconomie moderne.

John Nash est mort dans un accident de voiture en 2015 ; il avait récupéré sa santé mentale, avait repris l’enseignement à Princeton et avait reçu ce co-Nobel qui reconnaissait que les interactions du groupe avaient plus contribué que les travaux individuels.

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