La magie du revenu universel

Eurêka. Voici la pierre philosophale, celle qui permet de transformer le socialisme en libéralisme. Mais aussi l’inverse, de transmuter en un instant le plomb ultralibéral en or communiste. Nous avons nommé le  » revenu de base universel « , ou, en anglais, l’universal basic income.

Ce revenu de base, digne de l’Utopia de Thomas More, obéirait à des règles très simples : il est versé à chacun, enfants et adultes, chômeurs et travailleurs, actifs et retraités, bien portants et malades. Plus besoin de remplir d’interminables formulaires pour toucher revenu minimum, assurance-chômage, assurance-maladie ou allocations familiales : sans contrepartie ni justificatif, chacun est gratifié d’un revenu universel, qu’il se nomme Liliane Bettencourt ou soit un anonyme sans-abri.

Mais il y a un mais… Selon le niveau auquel sera fixé ce revenu garanti, un pays changera radicalement de modèle de société.

Si le revenu minimum est fixé à 200 euros par mois et par personne, on aboutit à 800 euros pour une famille de deux enfants, moins que le revenu minimum français. Bienvenue chez Margaret Thatcher et dans un modèle ultralibéral : la collectivité offre un minimum pour survivre, à chacun ensuite de se débrouiller.

Avec ce même outil, il est aussi possible de choisir un modèle égalitaire, en fixant ce revenu minimum à 1 000 euros – 4 000 euros pour cette même famille. Comme dirait François Hollande, à 4 000 euros, on est riche ! Chacun finirait par toucher le même salaire, les revenus étant taxés à plus de 90 % pour financer cette allocation. Bon retour en URSS.

Régler le curseur
L’instrument est magique pour les élections. Nul besoin de loi, un décret présidentiel suffit : selon que le vainqueur de la présidentielle sera de droite ou de gauche, il n’aura qu’à régler le curseur de ce revenu minimum. Plus il est haut, plus le pays s’élève dans le socialisme. Plus il est bas, plus la France s’enfonce dans le libéralisme.

Ce revenu minimum est dans l’air du temps, qui trouve des défenseurs de l’extrême gauche aux libéraux, en particulier le philosophe Gaspard Kœnig, président du think tank libéral GénérationLibre, en passant par Frédéric Lefebvre (Les Républicains) et Delphine Batho (PS).

En Europe, la Finlande se propose de l’expérimenter cette année dans certaines régions tests. Helsinki est taraudé par le sujet depuis plus de trente ans, explique la sécurité sociale finlandaise, qui s’est saisie du dossier. Dans les années 1980, en pleine désindustrialisation, l’idée était de donner un revenu aux chômeurs de longue durée. Au fond, instaurer un revenu minimum pour tous, dans un monde victime, croyait-on, de la fin du travail.

Les années 1990 s’attaquent au chômage… en baissant le coût du travail. Des travailleurs pauvres sont contraints d’accepter des mini-jobs payés en dessous du smic. Le revenu universel est alors perçu comme un moyen de les aider financièrement tout en libéralisant le marché du travail. La recette est digne de Tony Blair, inventeur de la  » troisième voie « .

Aujourd’hui, le monde du travail encaisse un troisième choc : l' » ubérisation « . Le salariat s’estompe, la protection sociale qui allait de pair n’est plus garantie. Le revenu garantirait aux travailleurs intermittents une ressource minimale et une protection sociale financés par l’impôt. En France, le Conseil national du numérique a proposé d’explorer cette voie dans un rapport remis début janvier.

Surtout, ce revenu minimum est une incitation puissante au travail. Explication : le revenu universel comporte une différence majeure avec le RSA et autres allocations que le travailleur perd dès qu’il retrouve du travail : il est versé quoi qu’il arrive. Les revenus du travail ne sont donc que du bénéfice. C’est la raison pour laquelle le système plaît tant aux libéraux : il incite à travailler, permet de supprimer tous les contrôles anti-fraude – êtes-vous vraiment chômeur ou pauvre – et donc les bureaucraties de l’Etat-providence.

Le revenu universel plaît aussi à la gauche, car il se révèle très égalitaire. Chacun se retrouve avec des allocations forfaitaires, peu importe son revenu initial. Le système s’inspire de William Beveridge, père du modèle social britannique de l’après-guerre, largement financé par l’impôt. Il aide avant tout les plus modestes. En ce sens, il s’oppose au système bismarckien, qui veut que le salarié cotise en proportion de son salaire et récupère, en revenu différé, le montant de ses cotisations – retraite, chômage notamment.

Restent deux questions, le travail et l’argent. Le revenu universel incite, on l’a dit, à  » travailler plus pour gagner plus « , pour reprendre le slogan de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Certes, mais il peut aussi inciter à se contenter de peu et travailler au noir. C’est pour cela que la ville d’Utrecht aux Pays-Bas mène une expérimentation pour comparer le comportement de bénéficiaires du revenu universel et de personnes restées au système classique.

Second souci, l’argent. On l’aura compris, ce système coûte cher, très cher. Environ 36 % du PIB français si l’on octroie un revenu de 1 000 euros – l’équivalent de toutes les dépenses sociales et de santé françaises plus celles d’éducation – et 7,2 % du PIB, même si l’on se contente de 200 euros par personne : l’équivalent de la politique de chômage, de logement, la politique familiale et celle d’exclusion.

Le philosophe Gaspard Kœnig et l’économiste Marc de Basquiat ont proposé pour GénérationLibre de financer le revenu universel (450 euros par adulte, 225 euros par enfant, soit 325 milliards d’euros), par un impôt proportionnel de… 23 % sur tous les revenus. Plus de deux fois la CSG. Sans surprise, si seul l’Alaska a instauré ce système en versant chaque année jusqu’à 2 000 dollars par famille, c’est qu’il redistribue la manne pétrolière.

par Arnaud Leparmentier

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