Un article en écho à celui posté il y a quelques jours sur la reproduction des élites à Florence depuis 5 siècles.

De mère en fille et de père en fils, le chômage pour seul horizon
Dans les Hauts-de-France, rencontre avec des familles sans emploi sur deux générations
Ils ne connaissent que le chômage, la pauvreté et la débrouille. Ils sont des milliers, ces chômeurs appelés  » longue durée  » parce qu’ils n’occupent plus d’emploi depuis des années. Les chiffres ont beau s’améliorer – un peu –, des familles sont désormais touchées sur deux générations, constatent les associations caritatives, comme si le chômage se transmettait de père en fils et de mère en fille. Pour eux, le  » ça va mieux « de François -Hollande n’a aucune réalité. Rencontre avec deux de ces familles, pour qui le travail est devenu une chimère, pour les parents comme pour leurs enfants.

Voilà sept ans que Corinne Leroy ne travaille plus. Jusqu’à son licenciement en 2009, elle faisait, à mi-temps, le ménage et préparait les repas pour un couple de producteurs d’endives à Carvin. Le -salaire n’était pas bien lourd mais la paie venait compléter celle de Daniel, son mari, ouvrier sableur. En 2009, l’entreprise de chicons a fait faillite et les patrons de -Corinne n’ont pas pu la garder. Depuis, cette quadragénaire sans formation ne trouve rien. Dans cette petite ville du Pas-de-Calais qui a vu ses mines et ses usines de construction mécanique fermer les unes après les autres, puis ses voies ferrées démantelées, trouver un emploi relève de la gageure. Surtout sans qualification et sans permis de conduire.

Corinne n’a ni l’un ni l’autre. Cette fille d’ouvriers, quatrième d’une fratrie de cinq enfants, a arrêté sa scolarité à la fin du collège. Deux-trois petits boulots avant d’être enceinte puis les enfants se sont enchaînés. C’est au quatrième qu’elle a trouvé cette  » place « d’aide ménagère.  » J’aimais ça. Et la patronne me faisait confiance « , sourit-elle. Elle n’a trouvé, depuis, que quelques heures de ménage chez des particuliers – trois heures par semaine payées 8,50 euros l’heure. Son mari est, lui aussi, sans emploi depuis plus d’un an, licencié à son tour.

 » On prend tout ce qui tombe mais il n’y a pas de travail à Carvin. Il a passé le permis pour conduire les Fenwick mais quand on a 51 ans… Ça fait un an qu’il ne travaille plus « , se désole cette petite femme aux cheveux courts.  » Faudrait aller à Lille mais quand on a payé toutes les factures, c’est cher les transports « . Lille est loin sans voiture et Daniel n’a pas non plus son permis.

Avec encore deux enfants à la maison, dont un fils de 22 ans également au chômage, le quotidien des Leroy tient par des rafistolages et grâce aux paniers alimentaires du Secours populaire. Dettes de loyer, biens saisis et factures qui s’accumulent : le couple a dû faire appel à la commission de surendettement du centre communal d’action sociale. Une centaine d’euros sont remboursés chaque mois grâce aux ménages mais 6l’allocation va désormais baisser et Corinne craint une  » nouvelle 6période noire « .  » Et pourtant, on n’est jamais parti en vacances sauf avec les Journées des oubliés des vacances « , soupire-t-elle.

Sa fille Magdalena, 23 ans, n’a connu que la précarité et les mi-temps en CDD. Elle aussi a  » arrêté l’école  » sans diplôme et a juste eu le temps de commencer comme vendeuse chez Leclerc avant de se retrouver enceinte à 19 ans. Une fois sa petite prise en charge par l’école, elle a recommencé à chercher un emploi. Un an de démarches, d’envoi de CV, de consultation des petites annonces et d’angoisse à la fin du mois devant l’absense de réponse.

Travailler pour se sentir vivante
Depuis septembre, elle a trouvé elle aussi une  » place  » de femme de chambre. Les mots semblent remonter au siècle dernier. Pourtant à l’Holiday inn de Lille, elle se plaît : payée pour faire trois chambres à l’heure, elle est employée à mi-temps par une agence d’intérim pour une mission qui lui rapporte quelque 700 euros les bons mois. Moins que le RSA qu’elle touchait auparavant, mais elle y tient :  » On est au calme, on rigole bien et on est solidaire. Quand l’une de nous a du mal à terminer, on va l’aider « , explique la jeune femme toute fine emmitouflée dans sa doudoune.

Ces six mois d’exception dans son jeune parcours de travailleuse pourraient pourtant se terminer prochainement : la chaîne hôtelière a décidé d’arrêter le contrat d’entretien externalisé et d’embaucher quelques femmes de ménage. Magdalena s’accroche à l’espoir d’en faire partie et essaie de ne pas penser à un retour à Pôle emploi.  » Je vis au jour le jour tant que j’ai du travail « , lâche-t-elle.

Travailler pour se sentir vivante, c’est aussi tout ce que demande -Catherine Corrao. A 28 ans, la jeune femme a déjà la lassitude des grands chômeurs. Logée dans une HLM de Fives, un quartier populaire de Lille (Nord), elle vivote avec ses deux enfants et attend que sa petite fille rentre au CP. -Catherine a arrêté de chercher depuis des mois. Elle n’envoie plus de CV, n’espère plus rien. Mais une fois sa Lola à l’école, c’est sûr, ce sera le signal pour  » retrouver du boulot « . La jeune mère tout en rondeurs en est persuadée :  » Mon ancien patron m’a dit que la personne en CDD qu’il avait prise était enceinte. Je suis prête à reprendre, moi !  »

Catherine a commencé comme vendeuse dès l’âge de 16 ans, à la sortie de la 3e. Cinq ans plus tard, elle rencontre un homme qui lui plaît et tombe enceinte. Le père vite envolé, elle continue à enchaîner les petits contrats dans le commerce puis l’hôtellerie jusqu’à un accident du travail.  » A mon retour de congé, ils m’ont foutue dehors. J’ai envoyé alors des -dizaines de CV, je n’ai jamais eu de réponse. Et on a beau camper à l’ANPE – Pôle emploi – , ça ne sert à rien « , soupire-t-elle.  » C’est pourtant une période qui me manque : retrouver des personnes avec qui on s’entend bien, avoir des contacts avec les clients, ça me plaisait.  » Elle semble prête à tout pour sortir de cette non-activité qu’elle maquille comme un choix :  » Je m’occupe de ma fille « , assure-t-elle.

Sa propre mère, Anna, aujour-d’hui âge de 53 ans, a, elle aussi, dû s’arrêter de travailler très jeune pour élever, toute seule, ses enfants. Au troisième, à 20 ans, elle a laissé tomber ses petits boulots. Vendeuse, ouvrière agricole, femme de chambre, serveuse… Sans bagage, elle prenait ce qu’elle trouvait. Vingt ans plus tard, quand elle a tenté de revenir sur le marché du travail, alors que le dernier de ses neuf enfants entrait en CP, elle a déchanté.

Personne ne veut d’une femme de 40 ans sans qualification, assure-t-elle. Et puis comment s’en sortir seule quand on a neuf enfants, garder le moral quand ils sont, les uns après les autres, suivis par une mesure d’assistance éducative ou envoyés en internat ? Pourtant cette petite femme fluette  » ne veu – t – pas baisser les bras « . Si elle ne trouve pas d’emploi, elle s’est engagée dans le bénévolat. Voici neuf mois qu’elle  » travaille  » au Secours populaire :  » J’aime bien, je vois du monde. Je me sens utile « , lance-t-elle, la voix soudain plus ferme. L’engagement comme substitut au travail lui donne une raison de vivre.

Sylvia Zappi

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