Le Monde, 09 novembre 2016

La Maison Blanche, nouveau temple du protectionnisme économique

Durant la campagne pour l’élection présidentielle, Donald Trump s’est fait le chantre des barrières douanières et de la renégociation des accords commerciaux
America First « , l’Amérique d’abord. Au pays roi de la mondialisation, les électeurs américains ont voté mardi 8 novembre pour ce slogan du républicain Donald Trump. Soit pour le retour du nationalisme économique.

La critique contre le libre-échange a été un fil rouge de la campagne du magnat de l’immobilier. Au risque, redoutent les observateurs, de voir se déclencher une  » guerre  » commerciale avec tous ses partenaires si ses propositions sont appliquées en l’état.  » Donald Trump propose un programme à son image, celle d’un va-t-en guerre dont l’objectif affiché de défense des intérêts américains pourrait vite se solder par une montée des crispations avec le reste du monde « , analyse l’économiste Véronique Riches-Flores.

Pour se protéger d’un commerce mondial qu’il accuse d’avoir provoqué chômage et délocalisations sur le sol américain, le président élu a multiplié les promesses choc, avec la Chine et le Mexique comme cibles privilégiées. Il a menacé de faire condamner l’empire du Milieu, principal partenaire commercial des Etats-Unis, pour manipulation de devises et veut la poursuivre pour non-respect de la propriété intellectuelle. Il entend aussi taxer les produits des entreprises qui délocalisent en Chine, de 45 %, et au Mexique, de 35 %.

A la frontière avec son voisin du sud, le milliardaire promet l’édification d’un mur et a assuré que Mexico en supporterait les coûts. La chute du peso mexicain mercredi matin – la plus forte depuis la crise financière mexicaine de 1994 – en dit long sur l’angoisse d’un pays ultra-dépendant économiquement des Etats-Unis : près de 80 % de ses exportations lui sont destinées et les envois des fonds des migrants installés aux Etats-unis sont l’une de ses principales sources de devises. Le directeur de la banque centrale, Agustin Carstens, avait déclaré la semaine passée qu’une victoire de Donald Trump frapperait le Mexique comme un  » ouragan « .

Plus globalement, le héraut de l’isolationnisme s’est dit déterminé à renégocier, voire révoquer les accords commerciaux existants. Au premier chef l’Alena (en anglais le Nafta) signé en 1994 par Bill Clinton et qui réunit les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Il a assuré qu’il ne ratifierait pas le traité commercial avec la zone pacifique (le TPP), tout juste signé par Barack Obama. Cerise sur le gâteau, Donald Trump se dit même prêt si nécessaire à sortir de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

A-t-il les moyens de ses ambitions ?  » N’oublions pas qu’il ne s’agit pas d’un programme à -proprement parler, souligne Christophe Destais, directeur adjoint du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii). Donald Trump a exposé quelques velléités en matière commerciale mais il n’y a aucune proposition réellement élaborée ni détaillée, un peu comme ce que l’on observait en Grande-Bretagne à la veille du -référendum sur la sortie de l’Union européenne.  »

Le maître du jeu
Reste aussi à évaluer à quel point le Congrès, à majorité républicaine, se montrera prêt à l’appuyer.  » Traditionnellement, le parti républicain est favorable au libre-échange, rappelle Patrick -Artus, directeur de la recherche économique chez Natixis. Comment cela se combinera-t-il avec un président protectionniste ? C’est la grande inconnue.  »

Pour autant, le président élu reste le maître du jeu. Sur la question des traités commerciaux, l’aval du Congrès est théoriquement nécessaire. Mais la politique étrangère est du ressort du chef de l’Etat et Donald Trump pourrait agir par  » proclamation présidentielle « . Pour augmenter les droits de douanes imposés aux produits importés de Chine et du Mexique, rien ne lui est non plus impossible. Une sortie de l’OMC l’autoriserait à mettre en œuvre les règles souhaitées sans contrepartie.

 » A la question de savoir si un président Trump pourrait unilatéralement appliquer ses menaces, la réponse, au moins à court terme, est oui « , écrivait le Peterson Institute, un think tank de Washington, dans une note récente consacrée à l’évaluation légale et économique du programme commercial de M. Trump.

L’autre question est celle d’un intérêt économique pour les Etats-Unis à s’engager dans une confrontation commerciale.  » Trump ne fera pas ce qu’il dit en matière de protectionnisme car les pertes d’efficience pour l’économie américaine seraient énormes « , estime un haut responsable en matière de négociations commerciales.

Le débat sur le coût et les bénéfices de la mondialisation a largement imprégné la campagne électorale. La stagnation du salaire médian américain ces deux dernières décennies a alimenté le ras-le-bol des classes moyennes alors que plusieurs études récentes ont permis de chiffrer l’ampleur des pertes d’emplois industriels induites par les délocalisations et l’intensification du commerce avec la Chine.

Pour autant, en termes économiques généraux,  » le gain en pouvoir d’achat l’a emporté sur les conséquences négatives en termes de destructions d’emplois, affirme Patrick Artus. Et si le pays est aujourd’hui quasiment au plein-emploi, c’est d’abord grâce à son ouverture sur le monde et à l’immigration.  »

La majorité des experts s’attend à un choc d’ampleur sur le commerce mondial. Une déflagration qui ne devrait pas laisser les Etats-Unis indemnes car toute mesure de rétorsion commerciale sera vraisemblablement suivie de représailles de la part des pays visés. Selon les experts du Peterson Institute, le scénario le plus noir d’une guerre commerciale plongerait l’économie américaine dans la récession et coûterait plus de quatre millions d’emplois américains dans le secteur privé.

Quand on parle de protectionnisme,  » l’expérience historique ne suggère pas qu’il y ait là quoi que ce soit à gagner, ni pour les Etats-Unis ni pour le reste du monde « , souligne dans une note Bruno -Cavalier, chef économiste chez Oddo.

Et que Donald Trump passe à l’acte intégralement ou non, l’ère de la mondialisation entre bel et bien dans une nouvelle phase.  » C’est potentiellement la fin du système tel qu’on le connaît « , résume Sébastien Jean, le directeur du Cepii.

Marie de Vergès

Publicités