Le Monde daté du 7 février 2017

Changer l’euro pour le sauver

Triste anniversaire. Alors que cette année, l’euro fête les quinze ans de son introduction, pas un économiste n’a sorti les cotillons et les bougies. Pire : il y a consensus pour dire que la monnaie unique va mal. Même les experts qui, en 2002, applaudissaient son arrivée pointent désormais du doigt ses failles. Désormais, beaucoup s’interrogent sur sa survie.

Patrick Artus, chef économiste de Natixis et professeur à Paris-I-Panthéon-Sorbonne, est de ceux-là. Dès l’introduction de cet ouvrage cosigné avec la journaliste économique Marie-Paule Virard, il pose une question : la création de l’euro est-elle  » une tragique erreur  » ? De fait, soulignent les auteurs, au regard du dumping social à l’œuvre au sein même de la zone euro,  » des dégâts provoqués par la monnaie unique sur le niveau de vie des classes moyennes dans les pays du Sud  » et de la montée du chômage observée pendant la crise,  » il est difficilede ne pas s’étonner que ces ratés soient récupérés par les eurosceptiques « . Où sont donc passées la prospérité et la convergence promises par les pères de l’euro ?

Les auteurs tentent de l’expliquer. Leur argumentaire a la vertu de la pédagogie. Ils posent un diagnostic implacable sur les dysfonctionnements de l’union monétaire. D’abord, la Commission européenne, coupée des préoccupations des citoyens, produit bien trop de textes sur tout et n’importe quoi, sans s’attaquer suffisamment aux vrais problèmes. Comme, par exemple, la concurrence fiscale déloyale à laquelle les pays membres se livrent, en multipliant les niches et aménagements discutables sur leurs impôts sur les sociétés.

Ensuite, les dirigeants européens ont oublié quelques règles économiques élémentaires au moment de la création de l’euro. A savoir que le partage d’une même monnaie entre pays accentue mécaniquement les spécialisations productives de chacun, puisqu’il n’y a plus de barrière de change. Les régions dont l’industrie est la plus compétitive (Allemagne) attirent encore plus d’usines. Celles plus douées pour les services (Espagne, France) développent plus de services. Et les nations le plus richement dotées en patrimoine culturel ou en jolies plages (Italie, Grèce) séduisent plus de touristes. Résultat :  » au lieu de rapprocher les économies, l’euro a accru les divergences au sein de la zone « , explique l’ouvrage.

Les règles budgétaires comme celles du traité de Maastricht, qui imposent la limite de 60 % du produit intérieur brut (PIB) pour les dettes publiques, et de 3 % du PIB pour les déficits publics, n’ont pas empêché ces divergences. Ni la politique de la Banque centrale européenne (BCE), longtemps trop prudente, aujourd’hui tournée vers la relance monétaire. Pire, la crise de 2008 a accentué encore les écarts entre le nord et le sud de la zone euro, où les dettes publiques et les inégalités ont explosé. La France, elle, se trouve dans une position intermédiaire.

Une impasse terrible
Tout cela ne serait pas grave s’il y avait une forme de redistribution entre les pays, estiment M. Artus et Mme Virard. Après tout, aux Etats-Unis, les impôts des New-Yorkais et des Californiens contribuent à tirer vers le haut le niveau de vie des habitants de Louisiane et du Mississippi. Cela s’appelle le fédéralisme.  » Mais la seule évocation d’un tel transfert fait l’effet d’un chiffon rouge agité devant les yeux de l’opinion publique allemande, qui voit volontiers dans toute “union de transferts” une sorte de créature du diable « , expliquent-ils. Avant d’ajouter que sans cela, la zone euro aura pourtant du mal à survivre. Car les écarts continueront de se creuser, jusqu’à devenir insupportables pour les populations.

Dès lors, pourquoi ne pas abandonner l’euro tout de suite ? Eh bien, parce qu’on ne peut pas, assurent les auteurs. Ou plutôt : impossible de le faire sans ruiner les ménages des pays concernés. Si la France quittait l’euro, par exemple, le franc se déprécierait.  » Et comme sa dette extérieure brute est libellée en euros, la hausse de sa valeur en monnaie nationale ruinerait le pays ou contraindrait les emprunteurs du pays à faire défaut.  » Sans parler de l’explosion des taux d’intérêt.

Dit autrement : conserver l’euro tel qu’il existe est douloureux, mais le quitter le serait plus encore. L’impasse est terrible. Comment en sortir ?  » En refondant l’Europe « ,assure l’ouvrage. En coordonnant mieux les politiques économiques et en les réorientant vers l’investissement dans l’innovation plutôt que la rigueur. En introduisant peu à peu une forme de budget commun intelligent, en dépit des réticences allemandes. Par exemple, en créant un fonds européen auquel chaque pays contribuerait, et qui viendrait en aide à ceux en difficulté pendant les crises en fonction de règles précises, comme le niveau de chômage structurel. Mais il convient également de cesser de prétendre que le couple franco-allemand existe encore, et de faire participer enfin l’Italie et l’Espagne au débat. Plus facile à dire qu’à faire, lorsque l’on songe au degré de défiance régnant aujourd’hui entre les capitales…

A l’heure où les candidats à la présidentielle française peaufinent leurs positions sur le sujet, cet essai rappelle à quel point le débat sur l’euro est complexe. Et que le malaise qui l’entoure ne pourra pas être réglé par les solutions simplistes et séduisantes proposées par les eurosceptiques. Sauver l’euro, disent en somme les auteurs, exigera de la sueur, une détermination doublée d’un courage politique infaillible, un long travail avec nos partenaires et des efforts institutionnels cyclopéens. Mais on n’a pas vraiment le choix…

M. C.

La guerre des monnaies ou le chaos

En matière monétaire aussi, Donald Trump est adepte des coups de force. Ces derniers jours, au cours de diatribes émaillées de vocabulaire belliciste, le président américain et son équipe ont tour à tour accusé la Chine de maintenir un yuan trop bas pour doper ses exportations, reproché au Japon d’en faire de même avec le yen, soupçonné l’Allemagne  » d’exploiter un euro sous-évalué  » et dénoncé la force du billet vert, érodant la compétitivité américaine.

Il n’en fallait pas plus pour que ressurgissent, comme à chaque période trouble, les craintes d’une guerre des monnaies. Imagine-t-on : pour favoriser le  » made in America  » et écraser ses concurrents asiatiques, Trump ordonnerait au Trésor et à la Réserve fédérale (Fed) de manipuler le dollar pour en faire baisser le cours ! Avant de s’interroger sur la crédibilité (faible) d’un tel scénario, une petite mise au point s’impose.

Donald Trump ne comprend pas grand-chose au système monétaire. Son analyse est dévoyée par une vision du monde complotiste et anachronique. Prenez l’empire du Milieu. Il est vrai qu’avant la crise, la banque centrale chinoise (PBoC) a accumulé des réserves de dollars pendant des années pour maintenir un yuan artificiellement bas. Mais cela fait au moins deux ans qu’elle a changé de stratégie. Elle n’intervient plus de façon offensive, mais défensive. Désormais, les sorties massives de capitaux dont souffre Pékin tirent mécaniquement le yuan vers le bas. Pour éviter un plongeon brutal ravageant son économie, la PBoC accompagne cette baisse dans l’espoir de la freiner.

De même, il est faux d’affirmer que l’euro est sous-évalué. Sa faiblesse relative face au dollar est essentiellement due à celle de l’économie européenne. Certes, les mesures accommodantes de la Banque centrale européenne (BCE) y contribuent un peu. Mais à la marge. Et pas au point de maintenir la monnaie unique à un niveau artificiellement bas, comme l’imagine Trump. D’ailleurs, la BCE n’intervient pas sur le marché des devises.

En vérité, la  » guerre des monnaies  » est une expression fourre-tout, dissimulant une infinité de malentendus. Le système de taux de changes flottants où évolue le monde depuis 1973 fonctionne comme des vases communicants : une devise ne peut se déprécier que si une autre monte. Et une monnaie se déprécie lorsque son cours est trop élevé par rapport aux besoins de son économie. L’Argentine plonge en récession ? Le peso baisse. La reprise américaine se raffermit ? Le dollar monte face aux autres devises.

C’est précisément ce que l’on observe depuis plusieurs mois. Les Etats-Unis sont au plein-emploi alors que le chômage fait encore des ravages en Europe. Pour éviter les risques de surchauffe, la Fed a commencé à remonter ses taux, ce qui rend les placements aux Etats-Unis plus attractifs et contribue au passage à faire grimper le billet vert. Mais les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Si le dollar flambe trop, les exportations du pays freinent, l’activité ralentit, et la devise baisse jusqu’à trouver un nouvel équilibre. Dans le grand yoyo des monnaies, on ne peut parler d’acte guerrier, c’est-à-dire de  » dévaluation compétitive « , que lorsqu’un pays manipule sa monnaie pour en faire artificiellement et durablement baisser le cours sous son niveau d’équilibre. Par exemple, en vendant une grande quantité de sa propre monnaie sur les marchés. Mais ce trucage n’a rien d’un remède miracle.

Pire, il a des effets secondaires : il gonfle le prix des produits importés, au détriment du pouvoir d’achat des ménages. Et il ne résout pas les problèmes structurels du pays (main-d’œuvre vieillissante ou trop peu qualifiée, industrie spécialisée sur les mauvais créneaux…). Dit autrement : la dévaluation compétitive met de l’huile dans le moteur. Mais elle ne répare pas la voiture.

Non-organisation du système
Dans ces conditions, Donald Trump pourra-t-il déclarer la guerre des monnaies à ses concurrents ? Ce ne serait pas facile. D’abord parce que l’ensemble de son programme, cocktail de relance et de protectionnisme, est plutôt de nature à faire grimper le cours du dollar. En outre, la Fed est une institution indépendante, qui n’obéirait pas à une quelconque injonction de manipulation monétaire du milliardaire. A moins que ce dernier ne révise ses statuts pour la mettre sous ses ordres. Un coup d’Etat financier qui sèmerait aussitôt la panique sur les marchés et ferait fuir les investisseurs, déclenchant au passage… la chute du dollar. Mais aussi, celle de la croissance américaine.

Au reste, le débat sur la guerre des changes ne doit pas masquer le véritable problème du système monétaire. A savoir, sa non-organisation. Personne ne supervise rien. Depuis quelques années, les capitaux, indispensables quand tout va bien, se déplacent de plus en plus vite d’un pays à l’autre, au point de devenir dangereux. Surtout pour les pays émergents.

On l’a vu en 2013 : il avait suffi que la Fed évoque le relèvement à venir de ses taux pour que les capitaux désertent le Brésil pour se rapatrier aux Etats-Unis, laminant au passage le réal et la Bourse de Rio. Coupables : les excès de liquidités dans le système, la dérégulation financière, le trop grand nombre d’acteurs financiers. Les banquiers centraux eux-mêmes s’en inquiètent de plus en plus. Certains rêvent d’une coordination des grands Etats en la matière, sous l’égide du Fonds monétaire international. Mais sans la participation des Etats-Unis, rien n’est possible. La fin du chaos des devises n’est pas pour demain…

Marie Charrel

Le traité de Maastricht fête ses 25 ans en catimini

Le 7 février 1992, les pays membres franchissaient une nouvelle étape de la construction européenne
Au fil des ans, il est devenu le symbole d’une Europe dysfonctionnelle et coupée des peuples, aujourd’hui montrée du doigt par les mouvements eurosceptiques. Le 7 février, les pays membres fêteront, dans la discrétion, les 25 ans de la signature du traité de Maastricht. Et pourtant, en approfondissant la construction de l’Union européenne, ce texte fondateur a jeté les bases qui mèneront à l’adoption de l’euro, dix ans plus tard.

Parmi les nombreuses règles qu’il a fixées, la plus célèbre – et critiquée – est celle instaurant la limite de 3 % du produit intérieur brut (PIB) pour le déficit public, et de 60 % du PIB pour la dette publique.  » Ces seuils ont été fixés un peu arbitrairement pour assurer la convergence économique des pays membres « , rappelle Grégory Claeys, chercheur au think tank bruxellois Bruegel. Les dirigeants européens imaginaient que cela suffirait à éviter les crises. La récession de 2008 a brutalement montré qu’ils avaient tort.

Ce traité a-t-il fonctionné ?  » Dresser un bilan du traité de Maastricht est complexe, car cela dépend des points de vue, explique Eric Dor, économiste à l’IESEG. Son principal apport est d’avoir permis l’instauration de l’euro, auquel les Européens sont très attachés, en dépit de la crise.  » Pour le reste, les experts se montrent plutôt critiques. D’abord, parce que nombre de pays – à commencer par la France et l’Allemagne – ont rapidement foulé du pied les critères des 3 % et 60 % du PIB pour le déficit et la dette.

Mais même s’ils avaient été respectés, ces critères n’auraient pas permis d’éviter que les écarts se creusent entre les Etats.  » Les vingt-cinq dernières années ont prouvé que les règles budgétaires communes ne suffisent pas pour empêcher les dérives économiques et les bulles financières « , détaille M. Claeys. Exemple : au début des années 2000, une énorme bulle immobilière s’est formée en Espagne, alors que le pays était l’un des meilleurs élèves au regard des critères de Maastricht. De même, en dépit des règles européennes, l’endettement des ménages et des entreprises au Portugal ou en Irlande s’est envolé. Autant de déséquilibres qui éclateront au grand jour en 2008.

 » Il faut dire que Maastricht, privé de volet social, n’a instauré aucun système de redistribution permettant de corriger ces divergences « , détaille Patrick Artus, chez Natixis. Et surtout, aucun mécanisme permettant de résoudre les crises, en particulier lorsqu’un Etat est menacé de faillite. Les leaders européens l’ont compris trop tard, lorsque la Grèce a frôlé la banqueroute, en 2010. Puis lors de la crise des dettes souveraines, en 2012.

Comment les règles budgétaires ont-elles évolué depuis ? Depuis la crise, les pays membres ont multiplié les textes pour compléter le traité de Maastricht et renforcer l’architecture de la zone euro. L’ennui, c’est qu’ils ont accouché d’une usine à gaz si compliquée qu’il est impossible d’en faire le tour :  » two pack « ,  » six pack « ,  » semestre européen « …  » La gouvernance économique européenne est devenue bien trop complexe « , explique régulièrement l’économiste Agnès Bénassy-Quéré, dans les notes qu’elle rédige pour le Conseil d’analyse économique (CAE).

Aujourd’hui, les pays membres doivent présenter leurs budgets très en amont à la Commission européenne, qui donne son avis. Mais les sanctions en cas de dérive sont rarement appliquées. Désormais, aussi, les déséquilibres macroéconomiques (comme les bulles) sont censés être mieux surveillés. Une bonne chose. Mais les critères pour les mesurer sont si nombreux que la procédure est totalement inefficace.

En outre, les règles de Maastricht ont été affinées. Désormais, les Etats membres doivent par exemple afficher un déficit public structurel inférieur à 0,5 % du PIB lorsque leur dette est inférieure à 60 % du PIB, et inférieur à 1 % lorsque la dette dépasse les 60 %.  » En théorie, cette règle est très pertinente, car le déficit structurel ne prend pas en compte les aléas liés à la conjoncture « , explique M. Claeys.

Prenons l’exemple d’un pays tombé en récession. La baisse des recettes fiscales et les dépenses de crise telles que l’aide aux chômeurs creuse mécaniquement son déficit conjoncturel jusqu’à 4, 6 % ou 8 % du PIB. Mais, tant que son déficit structurel ne dépasse pas les 0,5 %, il ne sera pas contraint d’entamer sur-le-champ une cure d’austérité. Ce qui, en temps de crise, ne fait qu’aggraver encore la récession.

 » L’ennui, c’est que personne ne sait vraiment calculer ce déficit structurel, et que les erreurs en la matière sont trop grandes pour que l’on puisse appliquer cette règle correctement « , regrette M. Claeys.  » En outre, la grande complexité de ces nouvelles procédures les rend inaccessibles pour les gouvernements eux-mêmes comme pour les citoyens, ce qui pose un problème de contrôle démocratique « , souligne M. Dor.

Comment améliorer les règles ? Les propositions pour rendre ces procédures budgétaires plus efficaces ne manquent pas. Trois grands courants s’affrontent. Les eurosceptiques réclament la sortie des traités – voire de l’euro –, afin que les gouvernements retrouvent la pleine maîtrise de leur budget. Tant pis pour la convergence. Pour une partie des économistes allemands, il convient au contraire de revenir aux règles de Maastricht, mais, cette fois, en s’assurant qu’elles soient vraiment appliquées par tous, quitte à muscler les sanctions.

Le courant fédéraliste estime plutôt que l’euro ne survivra qu’à condition que l’on simplifie toutes les procédures budgétaires, et qu’on les complète enfin par des mécanismes de solidarité. Par exemple, en créant un fonds européen qui viendrait en aide aux pays les plus affectés en cas de crise. Ou une assurance-chômage commune minimale, qui lisserait les écarts entre pays.

Les candidats à l’élection présidentielle française y vont eux aussi de leurs propositions – mais la plupart restent très floues. Le Républicain François Fillon veut réduire l’influence de la Commission sur le budget. Jean-Luc Mélenchon souhaite la sortie pure et simple des traités. Marine Le Pen, la présidente du Front national, s’est fait plus discrète sur la sortie de l’euro, sans y renoncer. Elle réclame  » le rétablissement d’une monnaie nationale « .

Benoît Hamon, le candidat du Parti socialiste, désire réécrire les textes, afin que les investissements et dépenses d’avenir soient exclus du calcul du déficit public. Problème : il n’est pas toujours simple de différencier les investissements des dépenses courantes de fonctionnement. Les salaires des chercheurs d’un centre public d’innovation sont-ils une dépense d’avenir, par exemple ? En Europe, personne n’est d’accord.

Emmanuel Macron, enfin, soutient l’instauration, à terme, d’un  » gouvernement de la zone euro « , doté d’un budget propre. Un bond fédéral auquel aucun pays n’est pour l’instant prêt…

Marie Charrel

Une règle arbitraire née sur un coin de table

Lorsqu’ils ont inscrit dans le traité de Maastricht les critères limitant le déficit public à 3 % du produit intérieur brut (PIB), et la dette publique à 60 % du PIB, les dirigeants européens se sont-ils fiés à une règle économique solide ? Pas vraiment. Selon la petite histoire, le seuil des 3 % a en effet été inventé en 1981 par trois hauts fonctionnaires français sur un coin de table. Le président François Mitterrand cherchait alors un chiffre simple à opposer aux ministres qui lui réclamaient des hausses de budgets.

Ce critère sera repris en 1992 comme règle de convergence économique des pays membres. Depuis, il ne cesse de diviser. Ceux qui le défendent affirment qu’il a le mérite d’instaurer une ligne de bonne conduite à respecter pour les gouvernements, leur évitant ainsi tout -dérapage budgétaire.

Ces détracteurs lui reprochent l’usage dogmatique qu’il en est parfois fait à Bruxelles, et son manque de finesse : il ne fait pas la différence entre le  » bon  » et le  » mauvais  » déficit. Le premier correspond aux dépenses d’avenir permettant de favoriser la croissance future (certes pas toujours faciles à identifier), tandis que le second correspond à une augmentation injustifiée des dépenses de fonctionnement.

Le seuil des 60 % du PIB pour l’endettement public est tout aussi arbitraire. En effet, il ne présage en rien de la soutenabilité d’une dette, qui dépend de critères bien plus complexes, tels que la vigueur de la croissance, le niveau des taux d’intérêt, la durée des obligations émises, la nationalité de ceux qui les détiennent ou encore la crédibilité du gouvernement. A plus de 240 % du PIB, la dette souveraine du Japon n’inquiète ainsi personne. Mais en 2002, l’Argentine a fait défaut sur la sienne alors qu’elle dépassait  » à peine  » les 150 % de son PIB.

M. C.

Nous payons l’erreur de 1992

La monnaie unique ne pourrait fonctionner que dans une zone économique homogène. Ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui
Faire, vingt-cinq ans après, le bilan du traité de Maastricht, c’est d’abord observer à quel point il suffisait, en 1992, d’analyser l’évolution du serpent monétaire européen (1972-1978) et du système monétaire européen (1979-1993), puis les règles adoptées à Maastricht, pour prévoir ce qui allait se passer et qui s’est effectivement passé… en pire.

La zone euro telle qu’elle a été conçue à Maastricht et dans les traités qui ont suivi n’aurait pu répondre aux attentes que si les structures socio-économiques de tous les pays avaient été parfaitement homogènes. Cela n’était évidemment pas le cas à l’époque, et l’est moins que jamais aujourd’hui.

Le traité de Maastricht et ses successeurs ont privé les Etats membres de la possibilité d’ajuster leur monnaie sans créer pour autant les moyens de compensation nécessaires pour réduire leurs divergences économiques et sociales. La crise financière qui s’est propagée à partir des Etats-Unis en 2008-2009 a révélé qu’il ne suffisait pas que des pays aient une monnaie commune pour que les risques dont ils sont porteurs soient identiques.

En réalité, le traité de Maastricht ne pouvait et ne pourrait fonctionner qu’à trois conditions -minimales :

  1. Un mécanisme d’ajustement symétrique qui sollicite autant les pays excédentaires que déficitaires. Or, dans le système mis en place par Maastricht, le poids des ajustements repose quasi exclusivement sur ces derniers. Il faudrait, au contraire, que les pays excédentaires contribuent au soutien de la croissance de la zone en fonction de la marge de manœuvre que leurs comptes extérieurs leur assurent. Les règles de fonctionnement de la zone euro (le  » six-pack  » adopté fin 2011) prévoient déjà que les pays ne doivent pas avoir d’excédent extérieur supérieur à 6 % du PIB. Mais les restrictions à l’adoption de sanctions à l’encontre de pays excédentaires sont telles que cette règle est vouée à n’être qu’une pétition de principe : le solde courant de l’Allemagne représente près de 8 % du PIB sans qu’aucune procédure soit appliquée.

  2. Une politique budgétaire européenne. Les pays les plus faibles ne parviennent pas à sortir de la crise, toute relance durable de leur économie risquant d’entraîner rapidement un déficit extérieur insupportable. Une politique budgétaire communautaire, financée principalement par la Banque centrale européenne (BCE), devrait être mise en œuvre en vue de financer des investissements susceptibles de raffermir l’appareil de production des Etats membres, singulièrement des plus faibles d’entre eux. Cette politique a été esquissée par le plan Juncker, mais on est loin de ce qui serait nécessaire pour éviter que l’Union européenne ne s’enlise dans une stagnation séculaire.

  3. Une gouvernance économique européenne.La construction européenne a suivi jusqu’à présent une trajectoire qui n’a cessé de déposséder les gouvernements démocratiquement élus, sans y substituer un pouvoir fédéral démocratique. Les politiques économiques des Etats membres ont ainsi été placées sous la tutelle d’une Commission non élue et de règles de droit inspirées par l’orthodoxie économique prônée par l’Etat le plus puissant, l’Allemagne. Pour le moment, la politique de croissance monétaire de la BCE atténue quelque peu les dégâts causés par l’absence d’une politique budgétaire commune. Mais elle ne saurait être durablement poursuivie, car elle favorise les bulles financières qui peuvent un jour ou l’autre provoquer une nouvelle crise.

passer à un système démocratique
Aujourd’hui, les médiocres performances de la zone euro rendent impopulaire tout projet qui pourrait s’apparenter à un transfert de souveraineté. En réalité, celui-ci a pourtant déjà eu lieu. Il s’agit donc moins de transférer de nouveaux pouvoirs que de redéfinir la nature des pouvoirs déjà détenus par les institutions européennes, bref de passer du juridisme actuel à un système démocratique.

L’élection d’un exécutif élu, soit par le Parlement européen, soit directement au suffrage universel au sein de la zone euro, donnerait à cette dernière la légitimité nécessaire pour définir une politique commune. Compte tenu de l’importance des populations européennes atteintes par la crise, on peut espérer qu’une élection par l’ensemble des citoyens portera au pouvoir des dirigeants plus ouverts aux difficultés de chaque Etat et à la nécessité de soutenir la croissance. Observons que la chancelière allemande a proposé une telle réforme au début du quinquennat de M. Hollande, sans recevoir de réponse.

On nous dira qu’une telle solution n’est guère dans l’air du temps et qu’elle serait très difficile à mettre en œuvre. Mais la poursuite de la stratégie actuelle condamne l’Europe monétaire à -l’implosion.

André Grjebine

Succès de l’euro, échec du pacte

Indépendance de la BCE, discipline budgétaire : les garanties de stabilité exigées par l’Allemagne n’ont pas été respectées
Nous l’avons vite oublié, mais en 1992, cela faisait des décennies que l’inflation pointait en tête des inquiétudes des Français. Arrimé au mark allemand, le franc essayait de secouer son statut de monnaie faible dans un effort trop mesuré pour éviter, un an plus tard, une énième crise spéculative. La monnaie unique, c’était la fin promise de cette malédiction, et ça a marché. Le traité de Maastricht est un succès historique. L’euro existe ; c’est une monnaie stable qui sert chaque jour 340 millions de personnes dans 19 pays. On ne parle plus de crise des changes ni d’inflation.

Mais ce n’est pas un succès complet. Le dollar, lui non plus, n’a pas immédiatement été un succès complet : en 1933, soit vingt ans et une crise majeure après la création de la Réserve fédérale, gardienne du billet vert, il a fallu en modifier les statuts. La crise qui a démarré en 2010 dans la zone euro a révélé les failles du traité.

En échange de l’abandon de leur monnaie, fierté nationale, les Allemands exigeaient des garanties. Ils voulaient une banque centrale -indépendante entièrement dédiée à la stabilité des prix. Ils exigeaient aussi que chaque pays membre soit astreint à la discipline budgétaire, parce qu’un endettement public élevé constitue un risque pour la stabilité des prix. Indépendance de la banque centrale et discipline budgétaire, ces principes aujourd’hui très généralement admis ont été mis en place un peu partout dans le monde. Mais si le traité de Maastricht était novateur au niveau des principes, il était mal ficelé pour ce qui est de leur mise en œuvre.

Le problème concernait non pas le traité, mais ce qui allait devenir le pacte de stabilité, avec sa fameuse règle des 3 % pour le déficit budgétaire et les sanctions à imposer aux pays récalcitrants. Ce pacte péchait par trois aspects essentiels. D’abord, ce critère chiffré ne reposait sur aucune logique. Ensuite, appliquer des politiques budgétaires d’austérité en période de récession risquait d’aggraver la situation. Enfin, il camouflait à peine une tentative de remettre en cause la souveraineté budgétaire des Etats membres et de leurs Parlements. Tout ceci était technique, voire abscons, mais a conduit directement à la crise de la zone euro.

Le pacte a échoué. La discipline budgétaire n’a pas été établie, la crise a explosé et s’est étendue parce que les dettes publiques étaient devenues excessives dans un certain nombre de pays. Les politiques d’austérité ont eu les effets prévus et prévisibles : la zone euro dans son ensemble a connu une deuxième récession après celle provoquée par la crise des subprimes, sans même empêcher les dettes de continuer à grimper. La sujétion à cette règle a été vécue à juste titre comme une perte de souveraineté, de manière spectaculaire en Grèce, mais ailleurs aussi. Les électeurs se révoltent, et ils n’ont pas tort.

L’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE) était inscrite dans le marbre du traité, mais elle a cédé lorsque la crise a éclaté. Il lui a fallu plus de deux ans pour mettre un terme à la panique financière sur les dettes publiques. Une seule phrase de son nouveau président, -Mario Draghi, a suffi :  » Je ferai tout ce qu’il faut.  » Pourquoi ce délai ? Parce que la BCE a été paralysée par l’hostilité de l’Allemagne à tout ce qui pourrait ressembler au financement des gouvernements par la planche à billets.

Un hiatus
Dès que la BCE a bougé, des juristes allemands ont porté plainte devant la Cour constitutionnelle fédérale. Au lieu de se déclarer incompétente, la Cour a longuement débattu de ce qu’est la politique monétaire, alors qu’elle n’a ni la vocation ni les connaissances pour trancher. Elle a finalement demandé l’avis de la Cour de justice de l’Union européenne, qui a botté en touche. Mais le mal est fait : la BCE opère désormais sous la menace de nouvelles plaintes légales. Côté indépendance, on a vu mieux.

Ces erreurs ne sont pas le fruit du hasard. Dans les deux cas – discipline budgétaire et indépendance de la BCE –, les Allemands avaient identifié le problème et proposé des solutions. Ces solutions sont celles qu’ils s’appliquent à eux-mêmes. Mais ce qui est simple à faire dans un pays est beaucoup plus compliqué entre Etats souverains. La monnaie unique est fondamentalement une institution fédérale, mais l’Europe n’est pas une fédération. Ce hiatus n’est pas fatal, contrairement à ce que beaucoup affirment, mais il demande plus de discernement.

Le drame, c’est que personne n’a voulu s’opposer à l’Allemagne lors de la préparation du traité. Les petits pays n’en avaient pas la force, et la France, comme toujours, a préféré les vastes visions politiques aux petits détails qui comptent. En Allemagne, c’est l’inverse : on entretient une passion pour les règles et les procédures, au risque de perdre de vue les enjeux essentiels. Rien n’a vraiment changé.

par Charles Wyplosz

L’unification monétaire n’a pas été source de convergence

Berlin aura été le principal bénéficiaire de la monnaie unique, dont il n’était pourtant pas demandeur
Il y a vingt-cinq ans, l’Europe se dotait d’un nouveau sésame vers un avenir radieux. La suite de l’histoire s’est révélée moins brillante. Au fil du temps, l’Union n’a cessé de décevoir ses citoyens, multipliant ratés et ratages. Si les actes additionnels au traité fondateur y ont leur large part, le ver était dans le fruit dès l’origine, avec l’avènement programmé de la monnaie unique.

On escomptait développement harmonieux, croissance durable, performances -convergentes, cohésion et progrès social dans la solidarité. On a vécu des années d’anémie, de pénitence, même de purge amère. Sans doute faut-il incriminer le maelström financier de 2008 et les imprudences ou turpitudes des pays les plus durement malmenés. Mais l’euro, par la grâce d’un argent à bas prix, a bien favorisé des spéculations et gaspillages insensés, dans les pays du sud notamment, sans que les autorités communautaires se soucient d’en endiguer le cours. Puis l’accident mondial survenu, avec la crise de la dette, l’austérité fut imposée sous la férule -intransigeante des maîtres de Bruxelles et de Berlin. Faute de flexibilité monétaire, les Etats malades furent condamnés à la  » flexibilité sociale « . Avec son cortège habituel : chômage de masse, chute brutale des niveaux de vie, parfois jusqu’à la misère, destruction partielle de l’appareil productif, hémorragie vers l’étranger des hommes et des capitaux. Et les ébranlements sociaux et politiques qui s’ensuivent inévitablement.

Ainsi, les critères de convergence puis le pacte de stabilité ont bien pesé sur la croissance. La rigueur budgétaire en phase de récession, voire de stagnation, a bien entravé, sinon étouffé, la reprise, menaçant de déboucher sur un véritable épisode de déflation. Plus grave sans doute : l’illusion que l’unification monétaire serait source et facteur de convergence entre des économies inégalement pourvues et développées. Car théorie et pratique enseignent que, dans une zone monétaire imparfaite, les parties ne peuvent que diverger au bénéfice d’un centre sûr de lui et dominateur. Sauf à prévoir et à assurer une -correction redistributive, institutionnalisée ou non, au profit des associés les plus faibles. Ce à quoi l’Allemagne s’est toujours et obstinément refusée.

Ce pays aura pourtant tiré les plus grands bénéfices de la monnaie unique, dont il n’était pas demandeur. Ayant purgé ses finances dans un contexte extérieur favorable (à l’opposé de ses partenaires, dont la France), installé les soutiers de ses productions de qualité dans l’arrière-cour est-européenne, il a surclassé, voire cassé, les industries des -concurrents grâce à un euro qui leur interdisait de dévaluer, mais lui assurait les avantages d’une monnaie sous-évaluée. Pompant au passage, pour atténuer son déficit démographique, la jeunesse formée des pays voisins, notamment des pays du sud de l’Union en perdition. D’où ses excédents énormes (plus que la Chine désormais) et permanents, complaisamment tolérés par les censeurs communautaires. Excédents jugés indispensables à une nation de rentiers vieillissants, mais qui profitent très peu au reste de l’Europe.

l’obsession de la vertu budgétaire
Plus qu’à ces dérives, plus qu’à l’obsession de la vertu budgétaire, avec son corollaire, l’austérité (à perpétuité ?), les réticences à l’égard de l’Europe tiennent à l’insécurité qu’elle symbolise. Le moins-disant social, fiscal, budgétaire qui frappe bien des pays d’Occident est inhérent au processus de mondialisation plus qu’aux politiques de rigueur. De cette mondialisation libérale la construction européenne démultiplie les effets déstructurants au lieu de les atténuer. Et ses dirigeants s’en font les hérauts, alors que, dans les faits, les esprits et les politiques, on enregistre ses premiers reculs. Sentiment de vulnérabilité renforcé par la faiblesse de l’Union dans ses négociations commerciales avec la Chine ou les Etats-Unis, dans le traitement fiscal des géants de l’économie numérique ou vis-à-vis de l’impérialisme juridique américain.

Sauf nouvel accroc brutal à l’euro ou à -l’Europe, on ne voit guère comment surmonter ces carences dans les conditions actuelles de fonctionnement de la machine bruxelloise. Un changement de cap allemand comme une refonte des institutions communautaires sont exclus, tout comme l’est un rééquilibrage rapide entre éco-nomies française et germanique.

On évoquera prudemment deux pistes pour une possible éclaircie. Le nouveau cours du monde anglo-saxon peut rebattre les -cartes de la mondialisation et obliger les Européens à prendre sérieusement leurs affaires en main et à relancer leur politique -extérieure et de sécurité (c’est la moitié du texte du traité de Maastricht !) dans le désordre du monde actuel. Domaine où la France dispose d’atouts et pourrait, avec un peu d’imagination et de détermination, reprendre le leadership d’une Europe plus soucieuse de ses intérêts. Ce serait aussi le moyen d’équilibrer la relation franco-allemande et d’obtenir plus de solidarité dans la conduite de l’économie européenne.

Publicités