Dans Le Monde, une présentation rapide du dernier livre de Pierre Veltz « La société hyper-industrielle » à la République des idées. On y retrouve beaucoup d’éléments déjà abordés en début d’année autour du thème de la désindustrialisation (le rapport Fontagné notamment).

Schumpeter, réveille-toi, ils sont devenus fous !

C’était le temps béni de l’abondance et des  » trente glorieuses « .  » Le travail, c’est la santé « , chantait Henri Salvador.  » Le travail, c’est l’angoisse « , déchante aujourd’hui un chœur de faux prophètes, dans une messe de requiem annonciatrice de sa  » dissolution « , de sa  » raréfaction « , sinon sa  » mort  » prochaine. Le travail n’aurait d’autre destin que celui d’une peau de chagrin. Le numérique, les robots, l’intelligence artificielle, mais aussi l’enfer du libre-échange, de la concurrence et de la mondialisation tisseraient ensemble les fils de ce complot catastrophe.

Pour combattre le scénario d’une malédiction du travail, il faut à la fois instruire chacune des contre-vérités assénées avec aplomb, identifier les forces à l’œuvre dans la nouvelle fabrique mondiale du travail et dessiner le  » grand récit global  » qui fait encore défaut dans nos sociétés occidentales. C’est à cette ambition vertigineuse qu’a voulu contribuer Pierre Veltz, un chercheur hybride, à la fois ingénieur de haute volée et sociologue sensible au  » grain fin  » de notre époque troublée. Veltz scrute depuis plus de vingt ans, comme un sismographe, le déplacement des  » plaques  » qui transforme les usines, les entreprises et les sociétés.

Non, nous dit d’abord Veltz, l’industrie n’est pas en voie de disparition ; non, nous ne basculons pas dans une société immatérielle où la production physique des objets ne jouerait plus qu’un rôle secondaire. A l’échelle mondiale, jamais l’industrie n’a concentré autant d’emplois qu’aujourd’hui – 330 millions en 2010 –, et rien n’indique que la demande de rattrapage des grands pays émergents en matière de biens d’équipement ne soit amenée à ralentir sa course. En pleine ascension, les classes moyennes de ces pays ne sont pas prêtes à y renoncer. Le produit manufacturier mondial représente une fois et demie celui de 1990 ! Même en France, la production industrielle a été multipliée par deux entre 1995 et 2015. «  Nous ne vivons pas la fin de l’industrie, explique Pierre Veltz, mais l’accouchement d’une nouvelle forme de société industrielle, très différente de la forme dominante du siècle passé. « 

Le chercheur lui donne un nom :  » la société hyper-industrielle  » : l’industrie manufacturière, les services, les entreprises du numérique s’imbriquent désormais dans un mouvement de convergence. La diffusion du numérique dynamite les vieilles divisions et invente de nouvelles formes de création de valeur. Michelin vend désormais des pneus au kilomètre parcouru, et General Electric, de l’heure de vol de réacteurs. En France, 83 % des entreprises classées comme  » industrielles  » tirent désormais des services une partie de leurs résultats, 26 % d’entre elles ne vendent même plus que du service… Voilà, au passage, qui invalide nombre des vieux outils de mesure des économistes.

 » destruction créatrice  »
Cette  » grande transformation  » a détruit des emplois industriels aux Etats-Unis et en Europe surtout, mais elle en a aussi inventé beaucoup d’autres, dans un processus que le génial Joseph Schumpeter avait déjà qualifié de  » destruction créatrice « .

Et, là encore, Pierre Veltz s’attaque aux idées reçues.  » L’interrogation sur les effets de la robotisation passe à côté de l’essentiel : la transformation majeure n’est pas l’automatisation des tâches, mais l’augmentation de la connectivité, c’est-à-dire le fait que toutes les tâches, tous les acteurs, tous les processus peuvent désormais être reliés entre eux, à de multiples échelles géographiques, créant au passage des masses considérables de données qui sont la matière première des nouvelles chaînes de valeur.  »

Aussi  » la révolution numérique, ce n’est pas la substitution des robots aux hommes, mais l’intelligence de la mise en réseau des machines entre elles, des machines et des hommes, et des hommes entre eux « . Et cette  » global factory  » commence même à intégrer  » le client et l’usager « ,  » directement dans la boucle productive « . Voilà pourquoi plus le monde est connecté, plus il nous semble opaque.

Ce nouveau monde  » hyper-industriel  » réinterroge nombre de politiques publiques et pose au moins trois défis prioritaires aux pays occidentaux. D’abord, le primat de la formation tout au long de la vie dans cette économie de la connaissance mondialisée. Ensuite, la polarisation extrême d’une économie organisée en pôles urbains qui captent la valeur et les emplois qualifiés. Enfin, la transformation du salariat :  » Le travail devient de plus en plus une prestation de service, un contrat de projet, dans une logique de gestion par les objectifs et non plus par les moyens.  »

L’auteur souligne ainsi l’ambivalence de cette  » grande transformation  » :  » Elle offre des possibilités inédites d’émancipation en démultipliant la capacité contributive des individus ; et dans le même temps, elle est porteuse de risques majeurs pour les protections et les régulations d’assurances et de solidarités bâties autour du salariat.  » On est soudain très loin de la raréfaction du travail ou de la taxation des robots.

par vincent giret

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