La mise en garde de l’ex chef économiste du FMI contre l’austérité

INTERVIEW Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, tire les leçons des politiques d’austérité mises en oeuvre en Europe à partir de 2010.

Olivier Blanchard, à Washington, en octobre 2014.Pour l’ancien chef économiste du FMI, les politiques de rigueur ont trop misé sur l’austérité pour rassurer les marchés, les consommateurs et les entreprises.

Olivier Blanchard, à Washington, en octobre 2014.Pour l’ancien chef économiste du FMI, les politiques de rigueur ont trop misé sur l’austérité pour rassurer les marchés, les consommateurs et les entreprises.

Le Français, économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI) de 2008 à 2015 et keynésien revendiqué, a contribué à faire évoluer la doctrine de l’institution, notamment pendant la gestion de la crise économique et financière de la zone euro. Il est aujourd’hui senior fellow au Peterson Institute for International Economics, l’un des plus importants think tanks de Washington et chercheur associé au National Bureau of Economic Research.

Quelles leçons tirer des politiques de rigueur mises en oeuvre à partir de 2010 en Europe ?

Elles ont trop misé sur des effets indirects favorables, sur l’idée qu’une forte austérité rassurerait les marchés, les consommateurs et les entreprises. La vieille idée que  » remettre la maison en ordre  » ramènerait l’optimisme. Ça n’a pas été le cas. La consolidation budgétaire a été trop rapide. Il faut cependant être clair et éviter la démagogie. On ne pouvait pas laisser filer les déficits comme on l’avait fait, à juste titre, pendant la période de crise aiguë. Il fallait les réduire, et éventuellement stabiliser la dette. Il fallait une certaine austérité. Mais il aurait fallu le faire plus doucement.

Les politiques keynésiennes de relance budgétaire sont-elles pour autant efficaces ?

Il y a des choses qu’on sait, et des choses qu’on cerne moins bien. On sait, sans ambiguïté, qu’une consolidation budgétaire, par exemple une augmentation de l’impôt sur le revenu, ou une diminution des dépenses d’infrastructure ont un effet direct négatif sur la demande et donc sur l’activité.

On sait aussi que l’effet direct est plus ou moins fort en fonction des mesures spécifiques. Les baisses de dépenses d’infrastructure ont des effets plus négatifs qu’une augmentation des impôts sur les riches. Les effets sont plus forts quand l’économie est largement fermée et que la demande se porte sur la production domestique, plus faibles quand l’économie est largement ouverte et qu’une partie de la demande se porte plus sur les importations. Les effets sont plus forts quand le système financier fonctionne mal, qu’il est difficile d’emprunter, et qu’une diminution du revenu oblige les consommateurs ou les entreprises à réduire fortement leur demande.

L’incertitude est sur les effets indirects, qui vont dans l’autre direction. Si la banque centrale peut diminuer ses taux, elle peut réduire ou même éliminer l’effet négatif de la consolidation budgétaire sur l’activité. Si la situation budgétaire initiale était perçue comme dangereuse, et la consolidation est perçue par les investisseurs comme l’indication d’une politique plus responsable du gouvernement, ils peuvent réduire les primes de risque sur les obligations d’Etat, ce qui peut relancer la demande. De même, si la politique est perçue comme courageuse, elle peut ramener la confiance, et accroître la demande des consommateurs et des entreprises.

Dans de rares cas, ces effets indirects peuvent de fait dominer les effets directs et amener à une augmentation plutôt qu’à une diminution de l’activité. C’est très rare, très difficile à déterminer à l’avance, mais ça peut arriver…

Les économistes ont-ils appris de la crise ?

On a réalisé beaucoup de choses… On a compris que la consolidation budgétaire, quand elle ne peut être partiellement compensée par la politique monétaire parce que les taux d’intérêt sont déjà à zéro, et que le système financier fonctionne mal, peut avoir des effets macroéconomiques désastreux. Pour utiliser le jargon des économistes, les multiplicateurs peuvent être très élevés, beaucoup plus élevés qu’en temps normal. On a aussi compris que dans un environnement de taux d’intérêt très bas, le niveau de dette publique qu’un pays peut supporter est plus élevé, qu’il n’y a pas de chiffre magique unique au-delà duquel la dette explose nécessairement. Ce qui compte, ce n’est pas la dette elle-même, mais le service de la dette, c’est-à-dire le produit de la dette et du taux d’intérêt.

La réaction des institutions internationales, dont le FMI, a-t-elle été assez rapide ?

Rétrospectivement, non. Il a fallu trop de temps pour comprendre que, vu l’incapacité de la politique monétaire à soutenir la demande, l’incapacité du système financier à absorber le choc, et l’absence d’effets psychologiques favorables, les effets négatifs de la consolidation étaient très forts. Le FMI l’a réalisé plus vite que ses partenaires européens, mais plus tôt eût été encore mieux.

Peut-on considérer que la thèse keynésienne du multiplicateur budgétaire a été réhabilitée ?

Il n’y a jamais eu beaucoup de désaccord sur les effets directs de la politique budgétaire, sur l’idée que l’effet direct d’une consolidation soit de ralentir la demande. La proposition  » d’équivalence Ricardienne « , selon laquelle les consommateurs comprennent qu’une diminution des impôts implique une augmentation des impôts dans le futur, et donc ne dépensent pas plus quand leurs impôts sont diminués, n’a jamais été prise au sérieux comme proposition empirique.

Ce que l’évidence due a la crise a tué, c’est l’idée que les effets indirects, les effets psychologiques d’une consolidation budgétaire puissent facilement dominer les effets directs. Ça n’a pas été le cas.

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