La  » veuve de Carpentras  » a déserté la Bourse

Le nombre de petits porteurs a été divisé par deux depuis 2009, pour tomber à 3 millions
La Bourse ? Elle  » n’est pas faite pour la veuve de Carpentras qui passe un ordre tous les dix ans.  » Gérard de La Martinière, alors directeur général de la Bourse de Paris, avait provoqué une fameuse polémique en 1989 avec cette formule tranchante. A l’époque, il s’agissait de justifier la hausse des tarifs des sociétés de Bourse. Vingt-huit ans plus tard, le message a été entendu : la  » veuve de Carpentras  » a bien quitté la Bourse, et avec elle la masse des actionnaires individuels dont elle constituait l’incarnation.

La France ne pratique plus le  » capitalisme sans capitaux  » longtemps décrit : les grands groupes se sont désendettés et disposent en moyenne de fonds propres assez robustes. En revanche, l’argent est désormais apporté avant tout par des investisseurs professionnels, et de moins en moins par les petits porteurs.

Seuls 3 millions de Français sont encore actionnaires directs d’entreprises cotées, selon la dernière estimation publiée en novembre 2016 par Kantar TNS pour l’Autorité des marchés financiers (AMF). Leur nombre a été divisé par deux en dix ans, et ne cesse de diminuer.  » Si rien n’est fait, il risque bientôt de ne plus y en avoir du tout, ou presque « , s’alarme Caroline de La Marnierre, dont l’agence Capitalcom tente de réveiller cette flamme. Plusieurs organismes comme l’Association nationale des sociétés par actions (ANSA) tentent de mobiliser les candidats à la présidentielle pour qu’ils intègrent la relance de l’actionnariat dans leurs programmes.

L’actionnariat individuel avait gonflé dans les années 1980 et 1990 à la suite des vagues successives de privatisations touchant des entreprises aussi connues que Saint-Gobain, la Société générale, Renault, Gaz de France, etc. Entre 1982 et 2002, le nombre de petits porteurs était ainsi passé d’environ 1,7 million à 7 millions. Il s’est maintenu à plus de 6 millions jusqu’en 2009, grâce notamment au succès du plan d’épargne en actions (PEA) lancé en 1992 et au tonus du marché des actions : entre janvier 1992 et septembre 2000, les investisseurs ayant misé sur la Bourse ont obtenu un très confortable rendement annuel de 15,8 %, en dehors même des dividendes.

Investissements indirects
La faillite retentissante de Lehman Brothers, la crise de 2008-2009 et la chute du cours des actions qu’elle a entraînée ont changé la donne. A cela se sont ajoutés l’absence de nouvelle grande privatisation et l’alourdissement de la fiscalité du capital.  » La France, par son niveau de taxation, dissuade les particuliers d’investir dans les entreprises « , juge l’ANSA. Résultat : les Français ont délaissé la Bourse. Seuls 6 % d’entre eux restent propriétaires d’actions en direct, contre près de 14 % en 2008, selon Kantar TNS.

Les ménages investissent aussi en Bourse de façon indirecte, au travers des véhicules collectifs comme les SICAV, les fonds communs de placement ou encore les contrats d’assurance-vie. Au total, les personnes physiques détiennent encore environ 11 % de la valeur des sociétés françaises cotées, selon les estimations de l’ANSA. Mais ce taux stagne depuis des années, et la situation n’a plus rien à voir avec celle des années 1980, où les particuliers pesaient pour 35 % du total.

Les grands groupes se sont adaptés à cette nouvelle donne. Quelques-uns continuent à miser sur les actionnaires individuels, considérés comme un socle stable qui met l’entreprise un peu à l’abri des tempêtes boursières et des OPA hostiles. C’est le cas d’Air Liquide et de ses 400 000 actionnaires, qui détiennent ensemble 36 % du capital. Mais la plupart préfèrent consacrer leurs efforts aux banques et aux fonds anglo-saxons devenus les premiers actionnaires des champions français de la cote.

S’ils s’écartent de la Bourse, les Français demeurent cependant prêts à placer de l’argent dans des sociétés. Mais en le confiant à des entreprises qui leur paraissent plus proches d’eux, et semblent avoir davantage besoin d’eux. C’est ce que montre l’explosion du financement participatif, le  » crowdfunding  » dans le jargon franglais : en France, les plates-formes de ce type comme KissKissBankBank ou Ulule ont collecté 234 millions d’euros en 2016, soit 40 % de plus que l’année précédente, selon KPMG.  » C’est pourtant beaucoup plus opaque et risqué que d’investir en Bourse ! « , peste un défenseur de l’actionnariat classique.

L’épargne solidaire bénéficie également d’un essor impressionnant (+ 24 % en 2015, selon Finansol). Plus d’un million de Français ont déjà souscrit un produit de ce type, avec lequel tout ou partie du placement est investi dans des structures à caractère solidaire ou éthique. En 2017, la veuve de Carpentras souhaite donner du sens à son investissement.

De. C.

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