La Suède défend avec ardeur la mondialisation
Le royaume scandinave soutient l’ouverture des marchés, tout en maintenant un généreux système de protection sociale
Le patron de la puissante centrale syndicale suédoise Landsorganisationen i Sverige (LO), forte de 1,5 million d’adhérents, ne comprend pas ses homologues européens, qui sont descendus dans la rue à l’automne dernier pour protester contre l’accord de libre-échange conclu par l’Union européenne (UE) avec le Canada (CETA).  » Le CETA va ouvrir de nouveaux marchés et entraîner de nouveaux investissements. Des emplois seront créés « , martèle Karl-Petter Thorwaldsson.

Voix discordante sur la scène européenne, la Suède défend fermement la mondialisation et s’inquiète des discours protection-nistes qui remettent en cause le libre-échange et plaident pour un retour des frontières.  » Il ne s’agit pas seulement des entreprises. Les politiciens et les syndicats aussi ont une perception positive de la globalisation « , constate Therese Nilsson, professeure associée auprès de l’Institut de recherche d’économie industrielle (IFN).

Avec un marché intérieur de 10 millions d’habitants, le royaume n’a de toute façon pas le choix, assure la ministre du commerce, la sociale-démocrate Ann Linde :  » Nous sommes extrêmement dépendants de nos exportations, et une grande majorité des Suédois le comprend.  »

En 2016, la Suède a exporté pour 1913 milliards de couronnes (202 milliards d’euros) de biens et de services, soit 44 % de la valeur de son PIB. Les trois quarts à destination de l’UE.  » Sans l’accès au marché international, les compagnies suédoises n’auraient jamais pu se développer et rencontrer de tels succès « , relève Olof Erixon, chargé du commerce extérieur au sein de la Confédération suédoise des entreprises.

 » Pragmatisme à la scandinave « 
Le patron de LO abonde :  » Ikea, H&M, Volvo, LKAB seraient restées de toutes petites sociétés.  » Les syndicats en sont bien conscients, affirme-t-il :  » On se bat pour de bons salaires et de bonnes conditions de travail, mais sans jamais tricher avec la compétitivité des entreprises, car nous savons que c’est ce qui nous fait vivre.  » M. Thorwaldsson évoque un  » pragmatisme à la scandinave « , qui fonctionne, selon lui :  » La Suède arrive à la 6e place mondiale en termes de compétitivité selon le Forum économique mondial et nous avons le taux d’activité le plus élevé depuis 1992, à 82 %.  »

Ce pragmatisme s’applique aussi lorsque l’un des fleurons de l’industrie suédoise passe sous pavillon étranger, comme ce fut le cas de Volvo Cars, racheté par l’américain Ford, puis contrôlé par le chinois Geely depuis 2010.  » Pourquoi s’y opposer ?, demande Olof Erixon. C’était une opération mutuellement bénéfique. Les Chinois étaient intéressés par le prestige d’une marque automobile européenne et les transferts de technologie. Le rachat a entraîné une injection de capital et de nouveaux canaux de vente.  »

Pas de mobilisation non plus contre les délocalisations, du moment que la recherche et le développement restent en Suède :  » Nous ne pouvons pas être compétitifs avec de vieilles techniques et de mauvaises méthodes, expliqueMme Linde. Les entreprises qui n’arrivent pas à faire face à la concurrence disparaissent. Nous l’acceptons car il n’est pas tenable sur le long terme d’avoir des compagnies qui ne sont pas compétitives.  »

Tout cela fonctionne, car la Suède dispose d’un puissant système de protection sociale, précise cependant Mme Linde.  » Ce n’est pas à l’ouvrier dont l’entreprise ferme parce qu’elle n’est plus compétitive de payer le prix de la globalisation, souligne la ministre. Cette responsabilité doit être assumée par toute la société. C’est d’ailleurs la seule façon de garantir le soutien de l’opinion publique à la mondialisation.  »

Certains secteurs, comme la construction et les transports, font preuve de plus de scepticisme.  » Ils ont été moins exposés à la concurrence et doivent faire face à un phénomène nouveau : non seulement les biens passent les frontières, mais aussi les personnes « , constate la chercheuse Therese Nilsson. Les syndicats suédois ont été en première ligne pour se battre contre le dumping social et réclamer une réforme de la directive européenne sur les travailleurs détachés. Ils se sont aussi mobilisés contre les tribunaux d’arbitrage privés, prévus dans le cadre des accords de libre-échange.

L’économiste Roland Spånt, ancien responsable du syndicat des employés TCO, met en garde, néanmoins, contre  » une certaine naïveté, qui consiste à ne pas voir l’envers de la mondialisation « . Car, observe-t-il,  » s’il y a des gagnants, il y a aussi des perdants, qui ne bénéficient pas toujours de la même protection que les Suédois « .

Anne Françoise Hivert

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