Cet article du Monde n’est pas inintéressant mais il a un défaut. il considère de manière trop mécanique que les accords commerciaux ont toujours été négociés en faisant reculer les barrières protectionnistes. C’est effectivement leur objectif « général » mais on sait aussi qu’ils contiennent de nombreux articles dont l’objectif est de « réguler » des pratiques protectionnistes qui sont jugés légitimes par l’ensemble des Etats comme par exemple les articles anti-dumping ou la clause de sauvegarde du Gatt. Or, aujourd’hui l’enjeu essentiel n’est pas tant de faire plus ou moins de libre échange (donc d’être pour plus de libre échange ou plus de protectionnisme) mais de s’entendre entre pays sur de nouvelles « clauses de sauvegarde ». Cette idée développée par Rodrik est reprise dans un court passage de ce document mais l’accent n’y est pas assez mis.
Les candidats face à la tentation du repli
Comment défendre les intérêts français dans le jeu de la concurrence internationale ? La question agite les prétendants à l’Elysée, entre protectionnisme assumé et libéralisme encadré
Pour ou contre la mondialisation ? Voilà, résumée à gros traits, l’une des lignes de fracture autour desquelles se joue la campagne présidentielle. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis a remis le protectionnisme au goût du jour. Au sein d’une France hantée par la grande purge qui a frappé son industrie, certains candidats, comme la chef de file du Front national (FN), Marine Le Pen, ou Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), prônent des solutions de repli. La politique commerciale est une compétence -exclusive de l’Union européenne (UE) : ces pourfendeurs de la mondialisation n’hé-sitent donc pas à envisager une sortie de l’Europe des Vingt-Huit afin de pouvoir -édifier des barrières autour de l’Hexagone.

Sans aller jusqu’à une telle extrémité, les autres prétendants à l’Elysée, notamment Benoît Hamon, s’interrogent aussi sur la meilleure façon de défendre les intérêts français dans le jeu de la concurrence internationale.  » Dans cette élection, le clivage gauche-droite s’efface au profit d’un clivage ouvert-fermé « , résume Sophie Meunier, professeure à Princeton (Etats-Unis) et spécialiste des représentations de la mondia-lisation dans le débat français.

Pourquoi a-t-on une image si négative de la mondialisation ?
Seul un Français sur quatre (26 %) voit l’ouverture au commerce international comme une opportunité, selon un sondage Ipsos conduit dans 22 pays et paru en février. Soit bien moins que la moyenne des personnes interrogées (42 %) ou que les -Britanniques (54 %). Cette phobie hexa-gonale de la mondialisation n’est pas nouvelle. Même quand celle-ci suscitait l’adhésion de ses partenaires, la France voyait s’organiser la résistance contre un phé-nomène synonyme d’américanisation et d’asservissement des pays pauvres.

Aujourd’hui, la contestation du libre-échange monte dans toutes les sociétés occidentales.  » Mais il demeure une singularité française, estime Mme Meunier, qui pointe une cause institutionnelle. Aucun parti traditionnel ne s’est jamais posé en défenseur de la mondialisation, il n’y a donc aucune base politique de soutien.  » Les députés européens français ont été les plus nombreux à voter contre l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada, le CETA, au Parlement européen.

La France compte-t-elle encore dans la compétition mondiale ?
En 2016, nous avons vendu pour 452,9 milliards d’euros de biens à l’étranger. Notre pays se trouve au sixième rang mondial pour les exportations, au coude à coude avec la Corée du Sud. Un quart des emplois français – environ six millions – y sont directement ou indirectement liés. Mais la part de marché mondiale des entreprises tricolores dans les exportations a fortement décliné en quinze ans, passant de 5 % au début des années 2000 à 3,1 % aujourd’hui. Quant au déficit commercial, il s’est creusé en 2016, pour atteindre 48 milliards d’euros.

 » L’entrée de la Chine dans le jeu mondial a mécaniquement diminué notre part relative, mais notre position n’est pas si mauvaise, nuance Jean-Marc Siroën, professeur à l’université Paris-Dauphine. Et d’autres indices que le commerce extérieur témoignent d’une France bien présente dans la mondialisation.  » L’Hexagone se distingue ainsi par une forte implantation de ses grandes entreprises à l’étranger, supérieure à celle de l’Allemagne. Une majorité de groupes du CAC 40 sont des champions mondiaux. Et contrairement à une idée reçue, la France reste attractive : nous sommes dans le Top 10 des pays d’accueil pour les investissements directs étrangers, devancés seulement par le Royaume-Uni en Europe, selon la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced).

La mondialisation a-t-elle fait plus de perdants que de gagnants ?
La question est difficile à trancher et alimente le ressentiment contre le libre-échange. D’autant que les pertes – comme une fermeture d’usine, par exemple – sont concentrées et visibles alors que les gains, notamment en termes de pouvoir d’achat, sont plus diffus. Entre 2000 et 2015, plus de 900 000 emplois industriels ont été effacés de la carte en France. Quasiment un sur quatre. Les experts estiment généralement que 15 % à 20 % de ces pertessont liées à la concurrence internationale.  » Cela concer-ne essentiellement des tâches codifiables, -répétitives, donc facilement délocalisables « , explique Lionel Fontagné, professeur à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne.

La crise de 2008, bien sûr, mais aussi les gains de productivité, la robotisation et l’orientation plus marquée de l’économie vers les services expliquent le reste. A noter que les délocalisations sont dirigées en majorité vers les autres pays de l’UE (55 %) et à moins de 20 % vers la Chine. Les destructions d’emplois sont concentrées sur quelques -secteurs (automobile, biens d’équipement…).

En même temps, l’intensification des échanges a ouvert d’immenses débouchés à nos entreprises dans nos domaines de spécialisation (luxe, aéronautique, agroalimentaire…). Ainsi, l’excédent commercial de nos produits de terroir s’est accru de 3 milliards d’euros en dix ans (10,5 milliards en 2016).

Les consommateurs l’oublient, mais ce sont les autres grands bénéficiaires d’une mondialisation qui a tiré vers le bas le prix de nombreux produits. Selon une étude -publiée par le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii) en 2013, le fait de substituer du made in France à des produits importés de pays à faible coût de production (meubles, vêtements, jouets…) entraînerait un surcoût de 1 270 à 3 770 euros par ménage et par an. Pour autant, un consommateur gagnant peut être à la fois un travailleur perdant…

Le protectionnisme est-il une solution ?
C’est ce que prône Mme Le Pen, qui propose entre autres une taxe de 3 % sur le prix des produits importés. M. Mélenchon se réclame d’un protectionnisme solidaire favorisant la production locale. Imposer de nouvelles barrières tarifaires entraînerait des dommages collatéraux qu’oublient souvent de préciser ces candidats. Nos exportations contiennent quelque 25 % de composants importés.  » Taxer le prix des composants intermédiaires pourrait créer des préjudices inacceptables pour certains secteurs et inciter à des délocalisations « , souligne M. Siroën.

Ensuite, un renchérissement des importations augmenterait surtout les prix pour les consommateurs. Les ménages les plus modestes, qui consacrent une plus grande part de leur budget à des postes tels que l’habillement ou les produits alimentaires, seraient les plus exposés. Le passé fournit un exemple éloquent avec les restrictions décrétées en 1982 pour freiner l’afflux de magnétoscopes japonais sur le marché français. L’expérience a coûté cher en pouvoir d’achat et en manque à gagner de TVA pour l’Etat, sans pour autant relancer l’électronique grand public made in France.

L’autre danger de telles mesures protectionnistes serait celui d’une guerre commerciale que nos partenaires ne manqueraient pas de déclencher. Du reste, la France ne pourrait décider unilatéralement de -nouvelles barrières douanières. A moins de sortir de l’UE.  » Au risque, insiste M. Fontagné, de se fermer un marché de plus de 400 millions de consommateurs où nous réalisons les trois cinquièmes de nos exportations.  »

L’Europe protège-t-elle assez ?
Non, martèle, entre autres, M. Mélenchon, qui réclame des mesures d’urgence sur un secteur comme l’acier. La défense de l’industrie sidérurgique face aux surcapacités chinoises a, de fait, pu donner l’impression d’une Europe timorée. Quand les Etats-Unis appliquent des taxes antidumping pouvant monter jusqu’à 260 %, la Commission impose des droits nettement inférieurs (rarement au-delà de 70 %). Cette retenue a une logique : si Washington intègre une dimension punitive, l’UE cherche uniquement à compenser le préjudice.

L’idée est d’éviter les situations de rente pour l’industrie européenne, qui laisseraient prospérer des entreprises peu productives et feraient monter les prix pour les consommateurs.  » C’est peut-être louable, mais avec un Trump prêt à mener une politique commerciale agressive, l’Europe doit se réarmer, estime Philippe Martin, professeur à Sciences Po et conseiller économique d’Emmanuel Macron. Sans quoi, c’est chez nous que se déversera tout l’acier chinois.  » Les choses ont commencé à bouger. Un accord a été trouvé en décembre 2016 pour que la Commission renforce ses outils de défense commerciale en cas de dumping avéré. Pour autant, l’Europe n’hésite pas à se muer en forteresse pour défendre certains secteurs. Et même si elle est parfois pointée du doigt pour sa faiblesse supposée, l’UE n’en affiche pas moins le plus gros excédent commercial du monde.

Doit-on continuer à négocier des traités commerciaux ?
Remonté contre une Europe qui promeut le libre-échange, M. Hamon demande la suspension du CETA. Comme presque tous les prétendants à l’Elysée, il promet aussi de veiller à ce que le partenariat transatlantique avec les Etats-Unis (TTIP) ne voie pas le jour. Hormis ce projet gelé pour l’instant, la Commission conduit actuellement plus d’une vingtaine de négociations commerciales. Certaines avec de gros pays comme le Japon. Le jeu en vaut-il la chandelle ?  » Par rapport aux inquiétudes et au coût politique, le gain à attendre de ces accords semble plutôt faible « , souligne M. Siroën. Pour le TTIP, les études parlaient d’un bénéfice de 0,01 à 0,05 point de PIB par an sur la première décennie…  » Quand on voit la difficulté à conclure avec un partenaire aussi naturel que le Canada, la priorité semble plutôt de rebâtir la légitimité de ces accords en réfléchissant aux objectifs et aux outils qui leur sont associés « , renchérit Sébastien Jean, directeur du Cepii. Parmi les pistes : inclure dans les négociations commerciales davantage de clauses sociales, environnementales, voire fiscales.

Faut-il réserver les appels d’offres à nos entreprises ?
M. Macron, tout comme le candidat Les Républicains (LR), François Fillon, demande plus de réciprocité aux pays tiers. De fait, l’asymétrie est flagrante avec nos partenaires. Les marchés publics européens sont ouverts à 85 % à la concurrence, contre 32 % pour les Etats-Unis. En Chine, l’intervention de l’Etat dans l’économie fausse encore plus le jeu. A Bruxelles, une proposition de règlement est sur la table depuis 2012. Objectif : menacer les pays tiers de fermer l’accès à nos marchés s’ils n’ouvrent pas les leurs davantage. Les choses pourraient enfin avancer, l’Allemagne semblant prête à se rallier au projet. Mais si l’Europe s’est jusqu’ici montrée conciliante, ce n’est pas uniquement par naïveté : disposant de groupes leaders (BTP, eau, armement…), elle a intérêt à prôner l’ouverture. Et elle n’y a pas perdu tant que cela.

C’est particulièrement vrai en France, où 1 % seulement de la valeur de nos achats publics est effectuée auprès d’entreprises étrangères. Ce constat n’empêche pas le FN de réclamer de réserver les appels d’offres aux entreprises hexagonales. Un cloisonnement qui pourrait porter tort à l’expertise française si nos partenaires prenaient des mesures de rétorsion. La taille réduite du marché français ne pourrait compenser tous les contrats que nos fleurons remportent à l’étranger.

Que faire pour les perdants de la mondialisation ?
La rénovation de notre formation professionnelle est une priorité afin d’encourager la mobilité entre secteurs. Le système français aujourd’hui fonctionne mal : 32 milliardsd’euros par an lui sont alloués ; pourtant, seul un chômeur sur dix y a accès. Certains économistes plaident pourune assurance-chômage au niveau européen, la concurrence s’exerçant largement au sein même de l’UE. Il existe bien un Fonds européen d’ajustement à la mondialisation. Mais celui-ci, mal connu, affiche des résultats mitigés. En 2017, après dix ans d’existence, seuls 588 millions d’euros ont été décaissés pour accompagner quelque 142 000 personnes victimes de licenciement. Une goutte d’eau rapportée aux 20 millions de chômeurs que compte l’UE… Une meilleure coordination européenne n’exonérerait pas de la nécessité d’une  » action volontariste au niveau local « , plaide M. Jean.  » La spécificité de la concurrence internationale est d’avoir souvent un impact très concentré géographiquement « , explique-t-il, pointant le risque d' » appauvrissement des collectivités locales  » dans les zones touchées.

Marie de Vergès

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