Le Monde daté du 26 mars 2017

Candidats cherchent croissance désespérément

Quelle politique économique proposer pour garantir la prospérité des Français dans un monde sans ressort ? C’est le grand défi des prétendants à l’Elysée
Elle reste l’alpha et l’oméga de la politique économique. Son absence de dynamique a plombé une partie du quinquennat Hollande, hypothéquant l’inversion de la courbe du chômage sur laquelle le président sortant avait tant misé. La croissance économique demeure le baromètre de la santé de la France. Ou plutôt de ses difficultés. Poussive, molle, modeste… l’année 2016 s’est terminée sur une faible hausse du produit intérieur brut (PIB) de 1,1 %, contre 1,5 % prévu. Et les tenants de la décroissance, ou au moins d’initiatives alternatives à la course au progrès économique, sont très présents dans le débat. L’idée de  » revenu universel d’existence  » avancée par Benoît Hamon ne lui a-t-elle pas permis de s’imposer lors de la primaire de la gauche ? Il reviendra au prochain locataire de l’Elysée de chercher à faire revenir la croissance… ou d’essayer de penser au-delà de cet indicateur-clé.

Comment mesure-t-on la croissance ?
En France, comme ailleurs dans le monde, la hausse du produit intérieur brut (PIB) sert d’indicateur principal de croissance. » Le PIB vise à rendre compte de toute l’activité de production de biens et de services durant une période donnée. La croissance reflète l’évolution en volume, hors impact des mouvements des prix, de la valeur ajoutée générée sur le territoire entre deux périodes « , explique Ronan Mahieu, responsable des comptes nationaux à l’Insee, l’organisme qui publie chaque trimestre cet indicateur. Mais le PIB ne mesure pas tout : le travail domestique, réalisé gratuitement à l’intérieur d’un ménage, est par exemple laissé de côté. Quant aux échanges de biens ou de services réalisés par les plates-formes Internet (Leboncoin, Airbnb),  » ils n’ont le plus souvent pas d’impact sur le PIB. La valeur ajoutée de ces nouveaux usages se limite généralement aux commissions prélevées par ces sites « , précise M. Mahieu. Surtout, le PIB ne dit rien des deux grandes caractéristiques de nos sociétés : la hausse des inégalités et la crise écologique. Conséquence : de plus en plus de voix s’élèvent pour souligner les limites du PIB comme indicateur de prospérité d’une société.  » Le PIB compte ce qu’il y a en plus – des maisons, par exemple – mais pas ce qui a disparu sur la planète à cause de notre activité – moins de ressources naturelles, l’impact sur le climat, etc. – « , explique Jean-Marc Jancovici, enseignant à Mines Paris Tech.

Que disent les candidats ?
En 2012, François Hollande et Nicolas Sarkozy, prévoyaient tous deux une hausse du PIB de… 2 % à 2,5 % en 2017. Cinq ans plus tard, tout a changé.  » Je ne crois plus dans le mythe de la croissance « , lançait, bravache, Benoît Hamon en décembre 2016. Des propos qui font écho aussi bien chez les perdants de l’économie mondialisée qu’au sein de classes moyennes aspirant à un mode de vie moins centré sur le travail.  » Même quand le PIB progresse, il échoue aujourd’hui à faire augmenter le revenu des ménages « , soutient Eloi Laurent, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et auteur de Notre bonne fortune. Repenser la prospérité (PUF, 96 pages, 12 euros). Au cours des cinquante dernières années, il a calculé que le PIB américain a grimpé de 260 % tandis que le revenu médian des ménages ne s’accroissait que de 20 %. Idem en France, où le pouvoir d’achat a baissé de 1,1 % entre 2012 et 2014 tandis que le PIB augmentait de 1,1 % sur la même période.  » Penser que la croissance doit être l’objectif final des politiques économiques est donc une erreur « , estime M. Laurent, qui regrette que  » les candidats soient prisonniers de ce totem, y compris Jean-Luc Mélenchon, car l’important n’est pas le chiffrage mais le déchiffrage !  » L’économiste prône de nouveaux indicateurs pour le débat budgétaire, prenant en compte la santé, la soutenabilité des actifs naturels de la France ou encore les inégalités.

Comment expliquer le décrochage de la France ?
En France, la croissance peine désormais à dépasser les 1 % par an, lorsque le rythme annuel atteignait en moyenne 2 % à 3 % entre le milieu des années 1970 et celui des années 1990. Ce ralentissement a beau être mondial, la France reste à la traîne de ses voisins. Depuis 2014, l’Hexagone fait moins bien que la moyenne de la zone euro, dont le PIB a crû de 1,7 % en 2016. En cause d’abord, un phénomène de rattrapage : les spécificités de l’économie tricolore (salaire minimum élevé, protection chômage…) garantissent traditionnellement un effet d’amortisseur en cas de crise, mais aussi un redémarrage plus mou.

 » Les erreurs de pilotage de la politique économique ont également bridé le potentiel de reprise de la croissance française. La consolidation budgétaire a été trop rapide et le pacte de responsabilité a été financé par des prélèvements trop importants sur les ménages « , estime Daniel Cohen, directeur du département d’économie de l’Ecole normale supérieure (et membre du conseil de surveillance du Monde). Une allusion au  » choc fiscal  » qui a pesé sur les ménages à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy (depuis 2011) et au début de celui de François Hollande.

D’ailleurs,  » le pouvoir d’achat, par tête, des ménages peine à retrouver son niveau d’avant la crise « , souligne M. Cohen. Ce dernier voit dans ce retard une source d’espoir : » La France dispose d’une capacité de rebond pour les deux ou trois prochaines années.  » Les candidats à la présidentielle auraient tiré les leçons de ces dernières années, explique l’économiste :  » Aucun ne prévoit de consolidation budgétaire qui pourrait faire dérailler la croissance. Même François Fillon prévoit de laisser filer le déficit en même temps qu’il baissera les charges des entreprises « , souligne M. Cohen. Reste à savoir combien de temps peut durer ce rebond.

Sommes-nous condamnés à une croissance molle ?
Le débat n’est pas que français, mais mondial. Aux Etats-Unis, il s’est ouvert en 2013 lorsque l’ancien secrétaire au Trésor Larry Summers a déclaré que le monde risquait de sombrer dans une  » stagnation séculaire  » – une expression inventée par l’économiste américain Alvin Hansen en 1939. L’économie mondiale est-elle confrontée à un ralentissement passager, que l’essor du numérique et des nouvelles technologies viendront finalement combler, ou sommes-nous entrés dans une nouvelle ère ?

Les Prix Nobel d’économie Paul Krugman et Joseph Stiglitz, ou l’économiste Robert J. Gordon, de l’université Northwestern (Illinois), penchent pour la seconde alternative.  » La révolution numérique offre des potentialités intéressantes, mais en termes de croissance pour les classes moyennes et populaires, la force de traction des ordinateurs et des smartphones est bien plus faible que celle des révolutions de l’urbanisation ou de l’automobile au XXe siècle « , confirme M. Cohen. Par-delà la crise de 2008, qui continue à imposer ses stigmates à l’économie, le vieillissement de la population, la moindre productivité (autrement dit : la moindre efficacité du travail) mais aussi la hausse des inégalités et le développement d’emplois moins bien payés (services à la personne, de proximité) ont peut-être fait entrer le monde moderne dans une ère de croissance anémique.  » A l’horizon d’une décennie, il faut se garder de prévisions radicales. Mais à deux ou trois ans, il semble difficile d’imaginer une nette amélioration de la productivité de notre économie « , estime Patrick Artus, économiste chez Natixis.

Est-ce un problème ?
Pas tant que cela, à écouter les tenants de la décroissance et ceux qui estiment que le progrès et la création de richesses se font au détriment des ressources humaines et naturelles de notre planète. » La question est aujourd’hui de savoir ce que changerait la croissance si elle revenait ? L’emploi en est largementdéconnecté « , pointe M. Laurent, chiffres à l’appui. Aux Etats-Unis, entre 2000 et 2010, le PIB a crû de 20 % tandis que les créations nettes d’emplois reculaient de 1 %. En France, avec 1,2 % de croissance du PIB en 2015, le secteur marchand a créé 82 300 emplois nets, tandis que l’année suivante et malgré une progression du PIB légèrement plus faible (1,1 %), 187 200 emplois marchands ont été créés.

Par conséquent,  » c’est l’emploi que doivent directement viser les politiques publiques, plutôt que de chercher comment réanimer la croissance pour augmenter l’emploi « , déclare M. Laurent.C’est le sens de la proposition initiale de revenu universel de Benoît Hamon : valoriser  » un travail partagé « . Toutefois, la croissance reste, en l’état actuel de notre système économique, le premier moyen de faire reculer le chômage, de financer nos institutions sociales, à commencer par notre système de retraite, et de tenter de maîtriser notre dette. C’est d’ailleurs sur la prévision de croissance du PIB que se construit le budget de l’Etat.  » Les recettes mais aussiles dépenses publiques sont corrélées à la croissance du PIB. Lorsque l’activité se contracte, le chômage augmente au bout de quelques mois, ce qui génère des dépenses d’indemnisation chômage ou de minima sociaux supplémentaires « , précise M. Mahieu, de l’Insee.  » Sinon, il faut être prêt à se dire que nos dépenses publiques, nos dépenses de santé ne pourront plus augmenter de plus de 1 % par an « , abonde M. Artus – en comparaison, l’objectif national de dépenses de l’Assurance-maladie était de + 1,75 % en 2016, un niveau historiquement bas. Il devrait augmenter de 2,1 % en 2017.

Quelles politiques économiques privilégier ?
Les programmes des candidats à la présidentielle visent à relancer la dynamique de la machine France. D’ailleurs, même le programme de Benoît Hamon prévoit une hausse du PIB qui atteindrait 1,6 % cette année, et 2,5 % en 2019 ! Mais de nouvelles pistes émergent, plus ou moins abouties.  » Il faut repenser le modèle social, et en cela, le revenu universel pointe dans la bonne direction. Non pas pour préparer la fin du travail mais pour traverser les tempêtes de ses mutations « ,défend M. Cohen.  » La proposition d’Emmanuel Macron d’étendre l’assurance-chômage aux indépendants et aux personnes démissionnaires témoigne aussi de la recherche d’un mécanisme nouveau. C’est reconnaître la fin du travail à vie, que la révolution numérique a fait voler en éclats « , souligne l’économiste.

La réforme des retraites prônée par le candidat d’En marche ! vise aussi à instaurer un  » système universel  » dans lequel chaque euro cotisé donnerait les mêmes droits à tous. Mais l’ancien ministre indique lui-même que ce chantier herculéen prendra une décennie. Le principe d’un plan d’investissement se retrouve aussi chez plusieurs candidats, même si son ampleur varie assez largement, de 50 milliards d’euros chez Emmanuel Macron à plus de 100 milliards pour Jean-Luc Mélenchon. L’idée est de renforcer ou de remplacer le plan européen Juncker, régulièrement critiqué pour son manque d’ambition et de pertinence. Au-delà, l’innovation, les réformes structurelles (marché du travail…) et l’investissement en capital humain (éducation, apprentissage) constituent autant de pistes à même de relancer la productivité et donc la croissance.

Quid des jeunes générations ?
La persistance du débat autour de la croissance nourrit les incertitudes des jeunes générations. Au troisième trimestre 2016, pour un taux de chômage global de 9,7 % en France métropolitaine, selon l’Insee, celui des 15-24 ans dépassait les 25 %, alors que celui des plus de 50 ans plafonnait à 7 %. En 2011 (derniers chiffres disponibles), 67 % des Français de 60 ans estimaient que leur situation financière était meilleure que celle de leur famille quand eux-mêmes étaient adolescents, contre seulement 41 % parmi les trentenaires.

 » Cette perte de repères accentue le grand désarroi des classes moyennes, qui ne sont plus capables de se projeter dans l’avenir, ni pour elles ni pour leurs enfants « , prévient M. Cohen. Des craintes sur lesquelles jouent les partis populistes, Front national en tête. Et auxquelles certains candidats tentent de parer, comme en témoigne le slogan de campagne de Benoît Hamon,  » pour un futur désirable « . Une manière de montrer qu’il a entendu les aspirations des jeunes générations, pour lesquelles l’allongement de l’espérance de vie ou la hausse de pouvoir d’achat ne suffisent plus pour parler de bien-être et de prospérité.  » Et si la vraie question n’était pas celle de la répartition de ces gains de productivité mais celle de l’opportunité même de ces derniers ? Si le véritable progrès passait par la réalisation de gains de qualité et de durabilité ? « , s’interrogent la sociologue Dominique Méda et ses coauteurs dans l’essai Vers une société post-croissance (Les Editions de l’aube, 224 pages, 22 euros). Si ces propos apparaissent encore peu dans les programmes des candidats de 2017, nul doute que ces questions sous-tendront une partie du quinquennat à venir.

Audrey Tonnelier

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