L’Islande envisage d’arrimer la couronne à l’euro

Le gouvernement cherche à stabiliser le cours de sa monnaie
Près de dix ans après le choc financier qui a mis son économie à genoux, l’Islande a bel et bien tourné la page de la crise. Désormais, les observateurs de l’île volcanique sont plutôt préoccupés par les risques de surchauffe, qui se multiplient depuis quelques mois. Tout comme le gouvernement. De fait, ce dernier songe à arrimer la couronne islandaise à une autre devise, comme la livre sterling ou plus probablement l’euro, afin d’en freiner la hausse et de stabiliser son cours.  » Le statu quo est-il intenable ? Oui, tout le monde est d’accord sur ce point « , a déclaré, samedi 1er avril, Benedikt Johannesson, le ministre des finances islandais, au Financial Times, le quotidien financier britannique.  » Nous aimerions stabiliser la monnaie. Ce n’est pas très bon quand une devise fluctue de 10 %, comme au cours des deux derniers mois « , a ajouté le ministre, qui a pris ses fonctions en janvier.

La couronne islandaise a même grimpé de plus de 15 % face aux principales devises depuis début 2016. En cause : l’insolente santé de l’économie, qui a crû de 7,2 % l’an dernier, le plus fort rythme enregistré dans l’Organisation de coopération et de développement économiques. Au quatrième trimestre 2016, le produit intérieur brut (PIB) a même bondi de 11 %.  » Ce boom est essentiellement alimenté par celui du tourisme, qui augmente la demande de couronnes et en fait monter le cours « , explique Stephen Brown, spécialiste du pays chez Capital Economics.  » L’an dernier, la consommation privée a progressé de 6,9 %, la -consommation publique de 1,5 % et l’investissement de 22,7 %, particulièrement dans l’immobilier (+ 33,7 %), où il s’agit de construire suffisamment de chambres pour loger les touristes « , ajoute Michel Sallé, docteur en sciences poli-tiques et spécialiste de l’Islande, dans une note sur le sujet. En outre, le taux de chômage est -désormais inférieur à 3 %, contre 9,3 % en 2010.

Le 13 mars, ces bons indicateurs ont convaincu le gouvernement de lever le contrôle des capitaux. Celui-ci avait été instauré en 2008 afin de stopper la chute de la couronne, laminée par la fuite des capitaux à la suite de l’effondrement des trois plus grandes banques du pays. Hypertrophiées, ces dernières pesaient près de dix fois le PIB… Après la forte dévaluation de la monnaie islandaise, l’inflation flamba jusqu’à 12,4 % en 2008, tandis que le PIB reculait de 11 % en deux ans.

Ces derniers mois, alors que l’économie va mieux, le contrôle des capitaux était devenu une barrière au commerce et aux échanges avec l’extérieur. Mais sa levée ne suffit pas à faire taire les inquiétudes de ceux redoutant que l’île et ses 330 000 habitants renouent avec les excès d’avant la crise. Signe des temps, quatre fonds spéculatifs, dont l’un associé à Goldman Sachs, ont racheté en mars un tiers d’Arion Banki, la banque héritière de l’un des trois établissements qui fit faillite en 2008. Un temps mises au ban de la finance internationale, les banques de l’île attirent de nouveau les convoitises.

Risques de surchauffe
Il est vrai que, du fait de sa petite taille, l’économie islandaise est coutumière des accélérations et coups de freins brutaux. Longtemps, cette instabilité fut liée aux cycles de la pêche, qui reste l’une des activités majeures du pays. Mais le souvenir de 2008 est encore douloureux pour nombre de ménages : beaucoup avaient contracté des emprunts immobiliers indexés sur l’inflation, et ont vu une partie de leurs économies partir en fumée.

Si le gouvernement minimise les risques de surchauffe, il estime néanmoins que stabiliser la couronne est désormais l’une de ses premières priorités pour les mois à venir. Il pourrait ainsi prendre exemple sur le Danemark, qui a arrimé sa couronne à la monnaie unique : celle-ci ne peut fluctuer que de 2,25 % autour du seuil fixé (les experts parlent de  » PEG  » pour évoquer ce genre d’arrangement monétaire). L’avantage est considérable pour les entreprises danoises, dont les principaux partenaires se situent dans la zone euro, et en particulier en Allemagne : elles n’ont plus à subir les variations de change. En outre, les cycles économiques du Danemark et de la zone euro sont largement synchronisés.

Si l’euro semble l’option privilégiée, le gouvernement n’exclut pas totalement un  » PEG  » avec le dollar ou la livre sterling.  » La principale chose à prendre en considération est qu’il est important d’établir un “PEG” avec une zone avec laquelle il y a du commerce, a expliqué M. Johannesson, au Financial Times. C’est également déterminant pour le futur, car les échanges avec cette zone augmenteraient encore.  » Nombre d’experts islandais doutent néanmoins qu’une décision soit prise avant plusieurs mois.

Le gouvernement prévoit également d’accroître les taxes sur le secteur touristique afin d’en assagir l’expansion : 2,3 millions de -visiteurs sont attendus cette année, soit 30 % de plus qu’en 2016. En 2010, ils étaient moins de 500 000… Selon Capital Eco-nomics, la croissance islandaise devrait néanmoins être plus modérée cette année. Et l’appré-ciation de la couronne islandaise devait se poursuivre quelques mois encore avant de se stabiliser. Voilà qui pourrait inciter la banque centrale d’Islande à baisser un peu son taux directeur, aujourd’hui à 5 %.

Marie Charrel / Le Monde 03/04/2017

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