De l’inégalité en France

Selon une légende tenace, la France serait un pays profondément égalitaire, qui aurait échappé, comme par miracle, à l’explosion des inégalités observée partout ailleurs. Comment, dès lors, expliquer l’inquiétude face à la mondialisation et à l’Europe qui s’exprime si fortement dans cette campagne présidentielle ? D’abord parce que ce grand mythe national de l’exception égalitaire française est très exagéré, et ensuite car il est trop souvent utilisé par les groupes dominants pour justifier nos hypocrisies hexagonales.

Le fait n’est pas nouveau. La France fut le dernier pays à adopter l’impôt progressif sur le revenu, lors de la loi du 15 juillet 1914, votée in extremis pour financer la guerre, alors que cet impôt était déjà en place en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suède, aux Etats-Unis ou au Japon, parfois depuis des décennies, pour financer les écoles et les services publics. Jusqu’en 1914, les élites politiques et économiques de la IIIe République refusent obstinément une telle réforme, au nom du fait que la France serait déjà devenue égalitaire par la grâce de la Révolution, et n’aurait donc nullement besoin d’un impôt spoliateur et intrusif, plus adapté aux peuples aristocratiques et autoritaires qui nous entourent. En réalité, les archives successorales démontrent que la concentration de la propriété et des revenus était tout aussi extrême dans la France de l’époque que dans les autres sociétés européennes (et plus forte qu’aux Etats-Unis).

LES LIMITES DU MYTHE
On retrouve aujourd’hui la même hypocrisie face aux inégalités béantes de notre système éducatif. En France, on choisit, en toute bonne conscience républicaine, de consacrer trois fois plus de ressources publiques aux étudiants des filières sélectives que ce que l’on accorde à ceux des cursus -universitaires, où se concentrent nombre de jeunes socialement moins favorisés. Or cette tendance élitiste et austéritaire, qui a déjà conduit à une baisse de 10 % de la dépense par étudiant entre 2007 et 2017 (alors même que l’on ne parle que d’économie de la -connaissance, d’innovation, etc.), risque fort de s’aggraver dans le quinquennat qui vient, si l’on en juge par certains programmes. La France est également le seul pays où les écoles et collèges privés sont financés presque intégralement par le contribuable, tout en conservant le droit de choisir les élèves qui leur conviennent, ce qui contribue à des niveaux insupportables de ségrégation sociale. Là encore, le statu quo a malheureusement le vent en poupe.

Concernant l’évolution des inégalités monétaires, une nouvelle étude réalisée avec Bertrand Garbinti et Jonathan Goupille-Lebret (en ligne sur wid.world) démontre également les limites du mythe égalitaire français. Certes, l’explosion des inégalités a été moins massive qu’aux Etats-Unis, où la part des 50 % les plus pauvres dans le revenu national s’est littéralement effondrée. Il reste que la France a connu, elle aussi, un fort accroissement des inégalités. Entre 1983 et 2015, le revenu moyen des 1 % les plus aisés a progressé de 100 % (en sus de l’inflation), et celui des 0,1 % les plus aisés de 150 %, contre à peine 25 % pour le reste de la population (soit moins de 1 % par an). Les 1 % les plus riches ont capté à eux seuls 21 % de la croissance totale, contre 20 % pour les 50 % les plus pauvres. La rupture avec les  » trente glorieuses  » est frappante : entre 1950 et 1983, les revenus progressaient de près de 4 % par an pour l’immense majorité de la population, et ce sont au contraire les plus hauts revenus qui devaient se contenter d’une croissance d’à peine 1 % par an. Le fait que les  » trente glorieuses  » ne soient pas terminées pour tout le monde n’est pas passé inaperçu : il suffit de lire les magazines sur les rémunérations des dirigeants et les classements de fortune pour s’en rendre compte.

L’étude confirme également la forte croissance des plus hauts patrimoines, qui au-delà de 10 millions d’euros sont à 90 % des portefeuilles financiers, et qui ont progressé non seulement plus vite que le PIB depuis les années 1980-1990, mais aussi plus vite que la moyenne des patrimoines (eux-mêmes tirés vers le haut par l’immobilier). On retrouve cette prospérité dans le nombre et les montants des patrimoines déclarés année après année à l’impôt sur la fortune. Aucune hémorragie de ce côté-là : on observe au contraire une base fiscale très dynamique.

RÉDUIRE LA TAXE FONCIÈRE
Dans ces conditions, il est difficile de comprendre pourquoi certains candidats jugent opportun de supprimer l’impôt sur la fortune sur les patrimoines financiers, ou de mettre en place un impôt plus léger sur les revenus financiers que sur ceux du travail. Pour favoriser la mobilité, il serait plus justifié de réduire la taxe foncière (qui est de loin le premier impôt sur le patrimoine : 30 milliards de recettes, contre 5 milliards pour l’ISF) pour les ménages endettés en voie d’accession à la propriété.

Certains évoqueront des retours d’ascenseurs en rapport avec les financements politiques observés. On peut aussi voir dans ces choix fiscaux les effets d’une idéologie sincère mais fausse, selon laquelle la mise en concurrence généralisée des personnes et des territoires conduirait spontanément à l’harmonie sociale et la prospérité pour tous. Ce qui est certain, c’est qu’il est dangereux de s’adresser en priorité aux gagnants de la mondialisation et d’inventer une nouvelle passion française pour l’impôt régressif, alors même que les groupes sociaux les plus fragilisés ont le sentiment d’être abandonnés, et sont de plus en plus souvent tentés par les sirènes xénophobes. Il est urgent d’en finir avec le déni inégalitaire français.

DeThomas Piketty

Publicités