Les candidats au défi de regonfler le pouvoir d’achat

Sujet de préoccupation majeur des Français, l’évolution du pouvoir d’achat est également au centre des propositions des prétendants à l’Elysée. Mais la notion, largement débattue, recouvre des réalités très différentes
C’est un classique des campagnes présidentielles, et le millésime 2017 ne fait pas exception. Avec les thèmes de l’emploi et du protectionnisme, le pouvoir d’achat revient comme un mantra dans la bouche de la majorité des prétendants à l’Elysée. Benoît Hamon (Parti socialiste) se pose en  » candidat de la feuille de paie « , reprenant une formule lancée par son concurrent Arnaud Montebourg pendant la primaire de la gauche, en janvier.  » Le vrai serial killer du pouvoir d’achat des Français, c’est Mme Le Pen avec la sortie de l’euro et le retour du franc « , avait taclé le 20 mars François Fillon, le candidat Les Républicains, accusé de présenter un programme défavorable aux plus modestes.

Il faut dire que les séquelles de la crise financière, couplées à une politique fiscale particulièrement douloureuse pour les ménages, ont à plusieurs reprises érodé les capacités financières des Français durant le quinquennat de François Hollande. Depuis deux ans, la situation s’améliore, mais le décalage entre les chiffres et la perception qu’en ont les citoyens n’a jamais semblé aussi criant. Quant aux économistes, ils mettent en garde contre les effets de la progressive remontée de l’inflation. Que reflète véritablement le pouvoir d’achat, et que disent, en la matière, les propositions des candidats de la société qu’ils souhaitent dessiner ? Tour d’horizon.

Qu’est-ce qui détermine le pouvoir d’achat ?
Pour beaucoup de Français, la notion paraît abstraite. Elle est souvent confondue avec le salaire ou le niveau de vie. Pourtant, la comptabilité nationale et l’Insee donnent une définition très précise du pouvoir d’achat : il s’agit de l’évolution du revenu disponible brut (RDB) des ménages, corrigé du prix de la dépense des ménages.  » Dit autrement, ce sont les revenus d’activité, comme les salaires ; les revenus du patrimoine, comme les loyers perçus et les dividendes ; les prestations sociales, comme les retraites et les allocations familiales ; auxquels on retire les impôts directs, les cotisations sociales et l’inflation « , précise Axelle Lacan, économiste chez CŒ-Rexecode.

Le pouvoir d’achat dépend en premier lieu du salaire, qui pèse plus 60 % du RDB. Autant dire que l’état du marché du travail a une influence déterminante en la matière. Il dépend également du lieu de vie, car les prix et loyers varient beaucoup selon les villes et régions. En outre, il est érodé par l’inflation lorsque celle-ci progresse à un rythme plus rapide que les salaires.

Pourquoi y a-t-il débat autour des chiffres du pouvoir d’achat ?
Parce qu’il n’en existe pas une seule mesure, mais au moins trois ! Or, chacune offre un tableau un peu différent. Lorsqu’ils veulent un panorama d’ensemble des évolutions en la matière, les économistes regardent ainsi le pouvoir d’achat global des Français.  » Mais cette mesure ne prend pas en compte la hausse de la population « , détaille Pascale Hébel, économiste spécialiste de la consommation au Crédoc. Ni l’évolution de la composition des ménages, marquée ces dernières années par le phénomène des  » décohabitations  » liées aux divorces.

Pour une mesure plus fine, ils se penchent donc sur le pouvoir d’achat par habitant. Ou mieux, par  » unité de consommation « , qui prend en considération le fait que la vie en commun permet de partager les dépenses. Au sein d’un foyer, le premier adulte compte ainsi pour une unité de consommation (UC), le second pour 0,5 UC, et chaque enfant de moins de 14 ans pour 0,3 UC. Le pouvoir d’achat global a ainsi progressé de 1,6 % en 2015 et 1,9 % en 2016, selon l’Insee, contre 1,2 % et 1,4 % pour celui par unité de consommation.

Pour se rapprocher un peu plus de la perception des ménages, les statisticiens ont également développé la notion de  » dépenses contraintes « , qui regroupe toutes les dépenses liées à des contrats difficiles à renégocier à court terme : assurances, frais de cantine, électricité… Leur part est passée de 12 % des dépenses en 1960 à près de 30 % aujourd’hui. Dès lors, le  » revenu arbitrable  » des ménages, autre indicateur de l’Insee, se mesure en enlevant du revenu disponible toutes ces dépenses préengagées.

Comment a-t-il évolué ces dernières années ?
Durant les vingt années qui ont précédé la crise financière (1988-2007), la hausse du pouvoir d’achat a été importante et régulière.  » Les ménages français ont gagné en moyenne 450 euros de pouvoir d’achat par an, et même 540 euros entre 1999 et 2007 « , calcule ainsi Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). En 2008, c’est la rupture. Mais le pouvoir d’achat se reprend en 2009-2010, au moment de la brève politique de relance en zone euro. En revanche, il continue à reculer par la suite :  » En 2014, les Français avaient en moyenne perdu 1 750 euros annuels par rapport à leur situation de 2010 « , souligne l’économiste de l’OFCE. En cause principalement, une forte hausse de la fiscalité pesant sur les ménages à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy, puis sous celui de François Hollande. Mais également la baisse des revenus du travail (en fait, la hausse du chômage), qui n’était plus compensée par la hausse des prestations sociales.

Le rebond du pouvoir d’achat a été particulièrement important en 2015 et 2016, à la faveur du retour (relatif) de l’emploi et d’une inflation au plus bas, sur fond de prix de l’énergie très faibles. Mais l’écart avec le niveau de vie d’avant la crise n’a pas été comblé. En 2016, les ménages français touchaient toujours, en moyenne, 687 euros de moins par an qu’en 2008.  » Jusqu’alors, au contraire, les niveaux de vie avaient toujours augmenté d’une génération à l’autre « , pointe M. Plane. De quoi expliquer, aussi, la grogne de nos concitoyens en matière de pouvoir d’achat. Et rendre d’autant plus incongru, rétrospectivement, le succès de Nicolas Sarkozy en 2007 sur le thème du pouvoir d’achat, avec son slogan  » Travailler plus pour gagner plus « , alors même que celui-ci était alors particulièrement dynamique (+ 2,4 % de hausse du revenu disponible brut à fin 2006).

Pour cette année, le tableau s’assombrit de nouveau : l’Insee prévoit une remontée de l’inflation qui ne manquera pas d’éroder les gains de pouvoir d’achat des Français. D’autant que les salaires et les prestations sociales, indexés sur l’inflation passée, resteront modérés après trois années de stabilisation des prix.

Pourquoi ce décalage entre la perception des ménages et la réalité des chiffres ?
Lorsqu’on les interroge sur le sujet, les Français ont tendance à se montrer pessimistes. Selon le sondage Ipsos Sopra Steria diffusé le 30 mars, 81 % d’entre eux estiment que leur pouvoir d’achat a baissé au cours des dernières années. Ce n’est pourtant pas ce que montrent les chiffres !

Ce décalage tient en partie à notre caractère national, qui a plutôt tendance à voir le verre à moitié vide. Mais pas seulement.  » Il y a également un effet d’optique : on remarque toujours les prix qui montent, mais rarement ceux qui baissent « , explique Mme Hébel. A l’exemple des abonnements téléphoniques, dont les montants ont nettement chuté depuis le début des années 2000. S’ajoute à cela un effet  » qualité  » : dans l’indice des prix, les statisticiens suivent l’évolution des tarifs des produits à qualité constante. Mais lorsqu’ils achètent un ordinateur ou un téléviseur, les ménages, eux, se tournent en général vers le dernier modèle, qui a monté en gamme. Ils ne perçoivent donc pas la baisse de prix du modèle précédent…

 » La perception du pouvoir d’achat est également très corrélée avec l’évolution du chômage, note Mme Hébel. Quand ils constatent que des membres de leur entourage sont à la recherche d’un emploi, les Français ont plus de mal à reconnaître que leur propre pouvoir d’achat progresse « .

S’ajoute à cela le poids des dépenses préengagées. Mais aussi, une forme de pression sociale, poussant les consommateurs à acheter le tout dernier modèle d’iPhone ou le jean à la mode pour se conformer aux standards du moment… Et que beaucoup de personnes vivent comme une contrainte sur leur pouvoir d’achat.

Les prix ont-ils bondi avec l’euro ?
Non ! Et pourtant, beaucoup de particuliers sont toujours convaincus que l’inflation a flambé lors du passage à la monnaie unique (1999 pour les transactions financières, 2002 pour les pièces et billets).  » Il suffit pourtant de regarder les chiffres pour constater que ce n’est pas le cas, explique Olivier Chemla, économiste à l’Association française des entreprises privées (AFEP). Depuis 1999, les prix à la consommation ont progressé de 1,5 % par an en moyenne, contre 2,3 % entre 1986 et 1998.  » Et plus encore les années précédentes : en 1982, les prix ont flambé jusqu’à 13 %.

Seulement voilà : quelques étiquettes ont été arrondies à la hausse au début des années 2000, et beaucoup de ménages en ont tiré des généralités. La grande distribution a ainsi largement anticipé le passage à l’euro : en septembre 2001, les prix ont grimpé dans leurs rayons jusqu’à 6 %, selon l’Insee. Mais ils sont vite retombés par la suite, tandis que les prix des services et biens manufacturés, eux, sont restés très modérés. Reste que pour beaucoup de ménages, l’euro est resté le grand coupable de la valse de prix…

Le pouvoir d’achat suit-il la croissance économique ?
Pouvoir d’achat et croissance vont généralement de pair : en effet, le pouvoir d’achat détermine en grande partie la consommation, elle-même pilier de la croissance tricolore.  » En principe, la croissance alimente la hausse des salaires, de la productivité et de l’emploi, qui viennent soutenir les revenus des ménages « , abonde M. Plane, de l’OFCE.

En outre, les efforts du gouvernement peuvent permettre de pallier les phases de récession : ainsi, en 2009, au plus fort de la crise, alors que le PIB avait reculé de 2,9 %, le pouvoir d’achat a crû de 1,6 % grâce aux prestations sociales et aux baisses d’impôts. Mais ces chiffres cachent de fortes inégalités :  » Proportionnellement, l’inflation touche davantage les ménages les plus modestes – dont les dépenses contraintes représentent une part plus importante des revenus – . Quand elle repart, cela accroît donc les inégalités liées au pouvoir d’achat « , souligne Ludovic Subran, directeur de la recherche économique pour les assureurs Euler-Hermes et Allianz.

Que peut faire l’Etat pour soutenir le pouvoir d’achat ?
L’Etat peut jouer sur les prestations sociales, qui ont un rôle d’amortisseur.  » Elles représentent en moyenne 30 % du revenu disponible brut des Français « , rappelle M. Subran. La revalorisation des minima sociaux est d’ailleurs proposée par Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Le candidat de La France insoumise souhaite également augmenter le smic de 16 %, à 1 326 euros nets mensuels.

La fiscalité constitue un autre levier. A cet égard, le  » choc fiscal  » entamé sous Nicolas Sarkozy et poursuivi durant le quinquennat qui s’achève a eu l’effet inverse.  » Cela s’apparente à une politique d’austérité : les Français ont eu le sentiment qu’on leur en a demandé beaucoup pendant la crise, alors qu’ils n’en étaient pas responsables « , assène M. Plane, qui a planché dans l’équipe d’Arnaud Montebourg durant la primaire à gauche, en janvier dernier.

Le pouvoir d’achat est d’ailleurs au cœur du programme du candidat du Parti socialiste, avec le revenu universel de base, transformé dans sa première étape en un gonflement du revenu de solidarité active (RSA) et le relèvement des salaires les plus bas. Emmanuel Macron, le candidat d’En marche !, entend jouer pour sa part sur la fiscalité immobilière en exonérant 80 % des Français de la taxe d’habitation, qualifiée  » d’impôt injuste « .

Autre piste : l' » enrichissement de la croissance en emplois « . Là-dessus, le gouvernement de François Hollande a été plus volontariste, avec des mesures comme le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), qui semblent selon les économistes avoir joué favorablement sur le nombre de créations de postes depuis deux ans. Enfin, les dépenses publiques dans les domaines de l’éducation ou de la santé peuvent également servir d’amortisseurs en cas de crise, et ainsi participer à soutenir le pouvoir d’achat.

Marie Charrel, et Audrey Tonnelier

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