Le développement de rumeurs et de fausses informations sur internet met en danger la démocratie. La régulation des médias se pose donc. Entretien avec Gérald Bronner, sociologue dans le Monde du 12 Mai 2017.

 » Macron, cible prisée des conspirationnistes « 
Le sociologue Gérald Bronner explique comment les tenants de la théorie du complot trouvent dans le parcours du président élu les éléments pour étayer leurs thèses farfelues et dangereuses
Gérald Bronner est sociologue, professeur à l’université Paris-Diderot. Ses travaux portent sur la sociologie des croyances collectives. Il a écrit La Dé-mocratie des crédules (PUF, 2013) et La Pensée -extrême (2009, rééd. PUF 2016).

Le soir de sa victoire, Emmanuel Macron s’est exprimé devant la pyramide du Louvre. Les tenants de la théorie du complot ont cru déceler dans cet événement des preuves attestant de leurs thèses absurdes. Que pensent-ils avoir vu ?

Le choix, par le président élu, de ce lieu est en effet interprété comme le dévoilement d’une vérité cachée. Pour les conspirationnistes, Emmanuel Macron appartiendrait à une conspiration ourdie par une confrérie secrète, les illuminatis, qui a fait du triangle, et donc de la pyramide, son symbole. En réalité, les -illuminatis sont une société allemande du XVIIIe siècle, dite des illuminés de Bavière, qui se réclamait de la philosophie des Lumières, mais qui a été dissoute en 1785. Cependant, les conspirationnistes estiment que cette société tente de faire croire à sa disparition pour mieux infiltrer le gouvernement et la société.

Le triangle est une figure géométrique banale. Il est donc facile d’en voir partout, dans l’architecture comme dans la position des mains et dans la gestuelle. Ainsi, lorsque Emmanuel Macron lève les bras, cela forme un nouveau symbole avec, en arrière-plan, la pyramide. Les deux triangles qui se croisent ressemblent à l’équerre et au compas des francs-maçons. Les conspirationnistes repèrent ainsi sans cesse des symboles censés manifester la volonté malveillante d’un petit groupe de personnes. Cependant, les choses sont plus banales et plus complexes. Emmanuel Macron a choisi le Louvre pour de tout autres raisons. C’est un lieu qui est plutôt neutre politiquement ; c’est également un bel écrin pour fêter sa victoire.

Ces idées se banalisent. Mais est-ce la première fois qu’un président élu se trouve aussi vite exposé, malgré lui, à ce type d’insinuations ?

Il y a des personnalités qui sont plus susceptibles d’attirer, en dépit d’elles-mêmes, des théories du complot. De ce point de vue, Emmanuel Macron, parce qu’il a été banquier, parce qu’il a suivi une trajectoire météorique, réunit toutes les conditions pour que l’on trouve sa réussite suspecte. Il est pour cette raison une cible prisée des conspirationnistes. La banque est un des marqueurs forts de ces théories. Elle est associée à l’idée d’une oligarchie ou d’une entente, d’une coordination généralisée entre les milieux de la finance, de la grande entreprise, politique et médiatique, pour assujettir la société.

Pourquoi choisit-on de s’en remettre aux théories conspirationnistes ?

Elles offrent une forme de satisfaction intellectuelle à ceux qui les endossent. La situation économique n’est pas brillante et les raisons d’être inquiet ne manquent pas : le terrorisme, les tensions géopolitiques, les enjeux écologiques, les inégalités économiques, etc. Mais, à ces risques réels, les théories du complot apportent une explication simpliste, ce qui est source de soulagement : enfin, cette situation négative et complexe peut être comprise. Des individus que l’on peut facilement détester, dont font partie les banquiers, se sont coalisés pour nuire à la société. Certes, les acteurs de la finance ne doivent pas être exonérés de leur responsabilité dans la crise de 2008, mais accepter une théorie qui affirme qu’un ensemble de forces ont fait un pacte pour nous asservir est une tout autre chose. Cela relève de la crédulité.

Ajoutons à cela que nous vivons une époque de profonde défiance vis-à-vis de toute forme d’autorité : politique, médiatique, scientifique. Les sondages le montrent. L’époque est adéquate à la dissémination de ces théories, qui sont aussi une forme de contestation de l’autorité.

Différents commentateurs et candidats à la présidentielle dénoncent le  » système « . Que signifie ce mot ?

J’ai en effet été étonné par la récente vidéo de l’essayiste Michel Onfray, intitulée  » Les loups sont entrés dans Paris « , dans laquelle il explique qu’Emmanuel Macron doit sa victoire à une mobilisation du système. Il s’en défend, mais ses propos ont quelque chose de conspirationniste. Ce récit sur le système est également repris par certains candidats à la présidentielle, comme Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen. Ce terme est extrêmement vague, c’est une forme de métaphore pour décrire la pseudo-réalité du monde. Une image très ancienne du système est celle de la pieuvre, employée notamment par les journaux antisémites des années 1930. Le système personnifie ce que nous détestons.

Ces théories apportent cependant une cohérence à des éléments épars de la vie politique, économique, etc. Les conspirationnistes ou les intellectuels comme Michel Onfray ont du mal à comprendre qu’il y a du hasard et qu’il y a beaucoup de choses non coordonnées dans le monde. Le vrai mystère est de savoir pourquoi ça marche, pourquoi la société fonctionne. Car plus on s’approche du terrain, plus on s’aperçoit qu’il ne peut pas y avoir de coordination générale du monde, même s’il y en avait la volonté.

Quel est le rôle d’Internet dans la diffusion de ces idées ?

La dérégulation du marché de l’information que constitue Internet a largement fertilisé les terres des théories conspirationnistes. Les tenants de ces thèses existaient bien avant le Web, mais leur discours était confiné dans des espaces de radicalité. La dérégulation du marché de l’information leur a permis d’essaimer. En outre, Internet est très sensible à ceux qui sont les plus motivés pour faire valoir leur point de vue. C’est une démocratie où certains votent mille fois, tandis que d’autres ne votent jamais. Mais il ne faut pas confondre la visibilité et la représentativité. Les points de vue les plus visibles ne sont pas nécessairement les plus représentatifs. Le drame, c’est que les conspirationnistes parviennent ainsi à influencer les indécis, notamment des jeunes gens qui s’informent beaucoup sur Internet.

Certains acteurs profitent de ce marché pour faire du lobbying cognitif. On peut le dire sans verser dans le conspirationnisme. Certains d’entre eux viennent de la Russie, et leurs sites sont bien connus. Manifestement, ils mènent un travail de sape par la diffusion volontaire de fausses informations. Dans le cas d’Emmanuel Macron, les manœuvres à son encontre ont été grossières. L’entre-deux-tours a été marqué par la désinformation. Des membres du FN ont diffusé certaines de ces  » fake news « .

Vous parlez dans votre livre d’une  » démocratie des crédules « . Qu’entendez-vous par là ?

C’est un horizon mortifère de la démocratie, sans que ce soit encore une réalité. C’est comme s’il y avait un bras de fer entre la démocratie éclairée par la raison et animée par des citoyens informés, un idéal jamais atteint, et la démocratie des crédules habitée par des citoyens traversés par une idée fausse du monde. Dans cet affrontement, la démocratie des crédules est en train de l’emporter, ce qui est inquiétant.

Comment combattre les thèses conspirationnistes ?

Il y a une réflexion à mener sur la régulation du marché de l’information, tout en veillant à préserver les libertés individuelles. Je crois que les grands acteurs d’Internet doivent revoir les algorithmes qu’ils emploient pour nous suggérer des contenus. Des filtres doivent pouvoir faire la distinction entre les sites fiables et ceux dont on doit questionner le sérieux. Depuis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, Facebook mène enfin cette réflexion.

Ensuite, il faut une révolution pédagogique pour tenir compte de cette transformation du marché de l’information. Il faut amener les enfants, dès le plus jeune âge, à se méfier de nos biais cognitifs, de nos erreurs de raisonnement, qui permettent aux théories du complot de prospérer. L’une des erreurs les plus communes qu’on retrouve dans le complotisme est la confusion entre corrélation et causalité, par exemple. Or, à force d’exercice, je sais d’expérience que les élèves peuvent apprendre à se méfier de ce genre de conclusion hâtive. D’une façon générale, plusieurs travaux montrent qu’une stimulation correcte de l’esprit critique rend moins séduisantes certaines propositions trompeuses, comme les théories du complot ou la -résistance à la théorie de l’évolution. Expliquer le fonctionnement d’Internet est utile, mais ne suffira pas.

Propos recueillis par Marc-Olivier Bherer

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