Washington songe à rétablir le Glass-Steagall Act
L’administration Trump envisage de séparer à nouveau les banques de dépôt et les banques d’affaires
L’idée de séparer les -activités de banque de dépôt de celles de banque d’investissement est devenue un véritable serpent de mer. La mesure avait été promise par un certain nombre de gouvernements afin de tirer les leçons de la crise financière.

L’objectif : rendre étanches les deux métiers afin de sécuriser l’argent des épargnants, qui, lors du cataclysme de 2008, avait été inconsidérément exposé à la spéculation et à la prise de risque des établissements financiers.

Mais, une décennie plus tard, on ne voit toujours rien venir. En Europe comme aux Etats-Unis, les bonnes résolutions sont restées lettre morte. Pourtant, outre-Atlantique, les positions sont en cours d’évolution.

 » Je suis en train de regarder ça, en ce moment « , a déclaré Donald Trump, début mai.  » Il y a des gens qui veulent revenir à l’ancien -système, n’est-ce pas ? Nous allons donc étudier la question « , a expliqué le président américain, reprenant ainsi l’une des promesses de sa campagne électorale de mettre en place un  » Glass-Steagall Act du XXIe siècle « .

Cette loi avait été promulguée par Franklin Roosevelt en 1933. Alors que l’Amérique est encore traumatisée par le krach de 1929, deux parlementaires démocrates, Carter Glass et Henry Steagall, prennent l’initiative d’un texte obligeant les établissements à choisir entre leur activité de banque commerciale – c’est-à-dire le prêt aux particuliers et aux entreprises ainsi que la gestion des -dépôts d’argent – et leur activité de banque d’affaires, spécialisée dans les opérations sur les marchés financiers, les deux métiers étant désormais déclarés comme incompatibles.

Le système a fonctionné bon an mal an pendant soixante-six ans, accompagnant notamment la -période d’expansion de l’après-guerre, l’une des plus dynamiques de l’histoire américaine. Mais, sous prétexte d’accompagner au mieux la financiarisation de l’économie, le Glass-Steagall Act a finalement été abrogé le 12 novembre 1999 par Bill Clinton. Pour un certain nombre d’économistes, cette décision, en encourageant la culture du risque au sein des banques, aurait contribué à la propagation de la crise de 2008.

Wall Street a toujours contesté ce lien de cause à effet, se livrant, depuis, à un intense lobbying pour ne pas revenir à la législation de 1933. Mais la nouvelle administration américaine semble, cette fois, prête à agir. Keith Noreika, le tout nouveau responsable du Bureau de contrôle de la monnaie, l’organisme chargé de la régulation des banques américaines, a confirmé, jeudi 11 mai, que l’administration Trump était effectivement  » dans les premières étapes  » d’une nouvelle version du Glass-Steagall Act.

Le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, et l’un des principaux conseillers économiques de M. Trump, Gary Cohn, qui sont pourtant, l’un et l’autre, deux ex-banquiers de Goldman Sachs, ont distillé, ces dernières semaines, des petites phrases allant dans le même sens.

 » Foutaises !  »
Le PDG de Goldman Sachs lui-même ne semble pas s’en effrayer. Lors d’un entretien accordé mardi 9 mai à CNBC, Lloyd Blankfein a ainsi indiqué que son groupe était l’un des mieux positionnés dans la perspective d’un retour au Glass-Steagall Act.

Pourtant, en 2008, alors que la banque était à court de liquidités, Goldman Sachs avait consenti à changer son statut juridique pour devenir une banque commerciale, ce qui lui permettait d’accéder aux aides de l’Etat pour éteindre l’incendie financier. Même si le groupe s’est lancé il y a quelques mois dans des activités de banque de détail,il garde encore l’un des profils les plus homogènes du marché, tourné essentiellement vers la banque d’investissement.

En revanche, des établissements comme JPMorgan Chase, Bank of America ou Citigroup, dont le modèle économique repose sur les deux métiers de façon plus équilibrée, auraient beaucoup plus à perdre si le Glass-Steagall Act faisait son retour. A noter que Citigroup avait été le premier bénéficiaire de son abrogation en 1999, qui avait permis la fusion entre Citicorp et Travelers Group pour donner naissance au groupe tel qu’il existe aujourd’hui.

Toutefois, l’efficacité d’une séparation entre banque de dépôt et banque d’investissement ne fait pas l’unanimité. En quittant, il y a quelques jours, son poste de responsable de la supervision des grandes banques américaines au sein de la Réserve fédérale, Daniel Tarullo soulignait que c’est l’effondrement de deux banques d’affaires, sans activité de dépôt, Bear Stearns et Lehman Brothers, qui est à l’origine de la crise financière.  » Se contenter de séparer les activités ne signifie pas qu’on met les gens à l’abri « , explique-t-il, ajoutant que scinder les activités des banques aurait un coût, avec une perte dans le même temps des avantages liés à la combinaison de ces activités.

C’est, par exemple, le cas de leur capacité à accumuler des capitaux, qui permet de faire face à leurs engagements financiers en cas d’effondrement du marché.  » Si on supporte ces coûts supplémentaires et qu’il y a toujours des problèmes de stabilité financière, on ne va pas beaucoup gagner au change « , assure-t-il.

 » Foutaises ! « , répond Robert Reich, l’ex-ministre du travail de Bill Clinton.  » La crise de 2008 est devenue une menace pour l’ensemble du système parce que les banques “trop grosses pour faire faillite” étaient garantes d’une partie des risques pris par des établissements comme Lehman Brothers. Et pourquoi les grandes banques ont pu faire cela ? Parce que le Glass-Steagall Act a été abrogé.  »

Les partisans de la réforme pointent également la concentration excessive du secteur bancaire américain. Les six plus gros établissements gèrent les deux tiers des encours sur les cartes de crédit et plus d’un tiers des prêts immobiliers, tandis qu’ils contrôlent 95 % des produits dérivés et détiennent 40 % des dépôts.

Consciente que le contexte devient porteur, la sénatrice démocrate du Massachusetts Elizabeth Warren, qui se bat depuis des années pour le rétablissement du Glass-Steagall Act, a déposé, début avril, un projet de loi allant dans ce sens. Celui-ci est soutenu par trois autres sénateurs, dont le républicain John McCain.

 » Les gens de Wall Street peuvent s’y opposer, mais la plupart des Américains y tiennent « , a-t-elle déclaré mercredi 10 mai sur Bloomberg TV.  » Le compte en banque de votre grand-mère ne devrait jamais être mis en danger par les prises de risque considérables de Wall Street. Séparons les deux, construisons un mur ! « , a insisté la sénatrice. Reste à savoir si ce mur-là aura finalement les faveurs du président américain, qui, jusqu’à présent, a plaidé pour une déréglementation de la finance.

Stéphane Lauer

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