Reagan puissance 10

Trump est-il un ovni dans l’histoire américaine, ou bien peut-on le voir comme le prolongement de tendances longues ? Sans chercher à nier les spécificités évidentes du  » Donald  » et de son inimitable art du Tweet, force est de constater que les éléments de continuité l’emportent.

Le programme fiscal qu’il vient de déposer au Congrès est éloquent. Il tient en deux mesures centrales : réduction du taux de l’impôt fédéral sur les bénéfices des sociétés de 35 % à 15 % (taux que Trump voudrait aussi appliquer aux revenus des entrepreneurs individuels tels que lui-même) ; suppression totale des droits de succession. Il s’agit clairement de la prolongation directe du programme de démolition de l’impôt progressif lancé par -Reagan dans les années 1980.

Revenons en arrière. Afin de contrer la montée des inégalités et la concentration excessive des fortunes (alors perçue comme contraire à l’esprit démocratique américain), et afin aussi de ne pas ressembler un jour à la Vieille -Europe (considérée au XIXe siècle et à la Belle Epoque comme aris-tocratique et oligarchique outre-Atlantique, non sans raison), les Etats-Unis mettent en place dans les années 1910 et 1920 un niveau de progressivité fiscale inconnu dans l’histoire. Ce grand mouvement de compression des inégalités implique à la fois l’impôt sur le revenu (le taux appliqué aux -revenus les plus élevés fut en moyenne de 82 % entre 1930 et 1980) et sur les successions (avec des taux atteignant 70 % sur les transmissions de patrimoines les plus importants).

Tout change avec l’élection de Reagan en 1980 : la réforme de 1986 réduit à 28 % le taux supérieur de l’impôt sur le revenu, et tourne le dos aux politiques sociales issues du New Deal rooseveltien, accusées d’avoir ramolli l’Amérique et favorisé le rattrapage par les vaincus de la guerre. Mais Reagan laisse subsister un impôt sur les sociétés élevé et des taux fortement progressifs sur les successions. Trente ans après Reagan, et dix ans après une première tentative par Bush fils d’abolir les droits de succession, Trump lance en 2017 une nouvelle vague de cadeaux aux grandes entreprises et aux plus fortunés, tout cela après avoir supprimé l’Obamacare.

Mesures ciblées
Et il a de bonnes chances d’être suivi par le Congrès. Les républicains tenteront certes d’ajouter une mesure dite d' » ajustement aux frontières « , consistant à autoriser la déduction des exportations du bénéfice imposable, et inversement à interdire la déduction des importations (le fameux plan Ryan). Ce mélange inédit d’impôt sur les sociétés et de TVA à l’européenne suscite déjà l’ire de l’OMC (ce qui n’est pas pour déplaire à Trump), mais aussi celle des importateurs (par exemple les supermarchés Walmart), ce qui est plus gênant. En théorie, la mesure pourrait être neutralisée par une appréciation du dollar, mais en pratique les taux de change sont déterminés par bien d’autres facteurs, et personne ne veut prendre le risque.

Il est probable que l’on se contentera de mesures ciblées sur des importations et exportations spécifiques (histoire de faire passer le message que les républicains défendent mieux l’industrie américaine que les démocrates, sournoisement libres-échangistes, et toujours prêts à tout céder aux Mexicains et aux autres peuples envieux qui entourent l’Amérique) et qu’un compromis sera trouvé aussi bien sur les successions que sur une réduction massive du taux de l’impôt sur les sociétés, sans doute autour de 15 % ou 20 %, ce qui risque de relancer le dumping fiscal en Europe et dans le monde.

Chacun pour soi
Il reste la question essentielle : comment un programme aussi clairement proriches et antisocial parvient-il à séduire une majorité d’Américains, en 1980 comme en 2016 ? La réponse classique est que la mondialisation et la concurrence exacerbée entre territoires conduisent au triomphe du chacun pour soi. Mais cela ne suffit pas : il faut y ajouter l’habileté des républicains à manier la rhétorique nationaliste, à cultiver un certain anti-intellectualisme, et surtout à diviser les classes populaires en exacerbant les clivages ethniques, culturels et religieux.

Dès les années 1960, les républicains commencent à bénéficier du report graduel d’une partie des voix des classes populaires blanches et sudistes, mécontentes du mouvement des droits civiques et des politiques sociales accusées de trop bénéficier aux Noirs. Ce mouvement long et profond se poursuit avec la victoire cruciale de Nixon en 1972 (face au démocrate McGovern, qui propose d’instituer un revenu minimum universel au niveau fédéral, financé par un nouvel alourdissement des droits de succession : c’est le sommet du programme rooseveltien), Reagan en 1980, et finalement Trump en 2016 (qui n’hésite pas à manier la stigmatisation raciale au sujet de l’Obamacare, comme Nixon et Reagan avant lui).

Pendant ce temps, l’électorat démocrate se concentre de plus en plus sur les plus diplômés et les minorités, et finit par ressembler par certains aspects à l’électorat républicain de la fin du XIXe siècle (Blancs favorisés et Noirs émancipés), comme si la grande boucle avait été bouclée et que la coalition rooseveltienne rassemblant les classes populaires au-delà des clivages raciaux n’avait finalement été qu’une parenthèse.

Espérons que l’Europe – qui par certains côtés est menacée d’une évolution semblable, avec des classes populaires qui font davantage confiance pour les défendre aux forces anti-immigrés qu’aux -partis qui se disent progressistes – sache en tirer les leçons. Et que l’échec social prévisible du trumpisme ne conduise pas le  » Donald  » à une fuite en avant nationaliste et militaire, comme tant d’autres avant lui.

 

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