Le Monde du 28 juin 2017

A Sintra, les banquiers centraux tournent la page de la crise
La Banque centrale européenne tenait son forum annuel au Portugal, du 26 au 28 juin.

Au programme : les ressorts de la croissance future
Quel changement ! Alors que l’an dernier, les inquiétudes liées au Brexit hantaient les esprits, la quatrième édition du forum annuel de la Banque centrale européenne (BCE) s’est ouverte, lundi 26 juin au soir, dans une ambiance détendue, pour ne pas dire estivale. Accueilli dans un hôtel de luxe au cœur de la végétation luxuriante de Sintra, près de -Lisbonne, le symposium se tenait jusqu’au mercredi 28 juin. Il -rassemblait banquiers centraux – dont Mario Draghi, le président de la BCE, et Haruhiko Kuroda, son homologue japonais –, académiciens et économistes de haut vol.

Pendant ces quelques heures, un vent d’optimisme a soufflé sur les forêts d’eucalyptus de Sintra. Pour la première fois depuis la création du symposium, les débats ont moins porté sur les turpitudes de la crise que sur les défis de la -reprise. Et en particulier ceux de l’investissement, de l’innovation et de la croissance, au cœur des -débats de 2017.  » Quels sont les -moteurs de long terme de la prospérité dans les économies avancées ? « , a ainsi résumé Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, mardi 27 juin.

Quelques minutes auparavant, M. Draghi avait salué la bonne tenue de la croissance européenne :  » 6,4 millions d’emplois ont été créés en zone euro depuis la reprise, s’est-il réjoui. L’investissement combiné à la hausse de la productivité peut déclencher un cercle vertueux, permettant à la croissance de devenir soutenable, auto-entretenue et, donc, de ne plus dépendre plus d’un stimulus monétaire massif.  »

Une  » robocalypse «  ?
Très vite, les débats ont porté sur la productivité, cette notion complexe mais essentielle, car elle est l’un des moteurs de la croissance du niveau de vie. Une productivité en hausse signifie en effet, en schématisant, que l’on produit plus en utilisant les mêmes -facteurs de production.  » Mais aujourd’hui, le mot fait peur, car il rime avec robotisation et menace sur les emplois, a expliqué David Autor, économiste au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et coauteur, avec Anna -Salomons, de l’université économique d’Utrecht (Pays-Bas), d’une étude sur le sujet. Sommes-nous à l’aube d’une robocalypse, où les machines remplaceront les humains ?  »

Ses travaux, qui passent au crible la trajectoire économique de dix-neuf pays industrialisés entre 1970 et 2017, suggèrent que la réponse est non. Ils battent en brèche quelques idées reçues.  » Sur la période étudiée, la hausse de la productivité s’est traduite par une hausse globale du taux d’emploi : l’effet est clairement positif, a-t-il détaillé. Mais des changements structurels sont intervenus « . L’emploi a en effet baissé dans l’industrie. Mais cette diminution a été plus que compensée par la hausse dans les autres secteurs, notamment les services, tels que l’éducation ou la santé.

Dit autrement : la demande totale de main-d’œuvre n’a pas diminué… mais la demande de profils qualifiés a augmenté plus vite que celle de profils peu diplômés. Pas de robocalypse, donc. Mais un défi auquel les gouvernements devront répondre ces prochaines années :  » Il ne portera pas sur la quantité, mais sur la qualité des emplois qui seront disponibles pour les plus moins qualifiés « , précise M. Autor.

De son côté, le Français Thomas Philippon, économiste à la Stern, l’école de commerce de New York, a soulevé deux autres questions tout aussi cruciales : pourquoi l’investissement a-t-il fléchi ces dernières années aux Etats-Unis et en Europe ? Et surtout, est-ce pour les mêmes raisons ? Les réponses apportées par ses recherches sont surprenantes. En Europe, la baisse de l’investissement est, sans surprise, due aux effets délétères de la récession, qui s’est accompagnée d’une flambée des coûts de financement et d’un effondrement de la demande.

Reprise de l’investissement
Mais pas aux Etats-Unis : alors que le taux de chômage y est au plus bas et que les profits des entreprises battent des records, ces dernières devraient, en théorie, investir à tour de bras.  » Mais elles ne le font pas « , constate M. Philippon. Et ce, à cause du phénomène de concentration observé dans la plupart des secteurs depuis les années 2000 aux Etats-Unis. Phénomène qui ne s’est, en revanche, pas produit de ce côté-ci de l’Atlantique.  » Les grandes entreprises américaines occupent des positions dominantes sur leurs secteurs. Résultat : elles ne sont plus défiées par la concurrence, et n’ont donc plus de raisons d’investir « , relève l’économiste.

Selon lui, le coup de mou de l’investissement est donc structurel aux Etats-Unis, tandis qu’il n’est que conjoncturel en Europe.  » Dès lors, il ne devrait pas tarder à repartir en zone euro, et c’est encourageant « , conclut-il. De là à imaginer que d’ici quelques années, la croissance de l’union monétaire surpassera durablement celle des Etats-Unis, il n’y a qu’un pas… qu’il serait néanmoins prématuré de franchir.

Car le Vieux Continent doit encore surmonter les séquelles de la crise, telles que le chômage des jeunes. En outre, il ne suffit pas que les investissements créent des innovations pour que ces dernières génèrent de la croissance.  » Il faut également que ces innovations se diffusent dans tout le tissu économique, a expliqué Reinhilde Veugelers, économiste à l’université catholiquenéerlandophone de Louvain, en Belgique. Cela passe en grande partie par la -qualification et la mobilité des salariés, qui propagent les nouveaux savoirs en circulant d’une entreprise à l’autre.  »

Mercredi 28 juin, l’intervention de Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, était très attendue. L’an dernier, il avait annulé sa participation au forum à la dernière minute. Son institution devait alors faire face aux premiers remous financiers provoqués par la victoire du  » Leave « au référendum britannique sur le Brexit, six jours plus tôt.  » Cette année, il sera probablement l’un des seuls à ne pas partager l’optimisme de Sintra « , glisse un participant, un peu perfide…

Marie Charrel

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