Le Monde du 28 juin 2017

Trump ou le retour de l’incertitude climatique
La large réprobation suscitée par la décision américaine de quitter l’accord de Paris ne doit pas faire illusion : le choix de Washington va bel et bien inciter les marchés financiers à ignorer le risque climatique
L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, en novembre 2016, avait déjà mis en émoi la communauté climatique, alors réunie à la COP22 de Marrakech pour mettre en œuvre les engagements pris à Paris l’année précédente. La chose est désormais entendue : le président américain a fait le choix d’un  » isolationnisme climatique  » radical. Un oxymore évidemment intenable.

La question du climat et celle de l’avenir de la mondialisation sont étroitement liées. Elles révèlent un monde intégré qui a un besoin crucial de règles et de reconnaissance mutuelle des problèmes par les puissances publiques. Tout comme l’accroissement global des inégalités, le changement climatique est un symptôme aigu d’une mondialisation économique et financière dépourvue de sens et de règles communes. Si la décision de M. Trump a suscité un mouvement de résistance civile aux Etats-Unis, ainsi que des réactions diplomatiques indignées, elle signifie surtout l’entrée dans une nouvelle ère d’incertitude économique et financière.

Le  » momentum  » de la COP21 avait encouragé les principales enceintes de la gouvernance économique et financière mondiale à inciter l’ensemble du secteur financier, qui était jusqu’alors plutôt indifférent au climat, à s’approprier le sujet sous l’angle des risques encourus. Le G20 avait ainsi demandé en 2016 au Conseil de stabilité financière, qui a pour mission d’identifier les vulnérabilités mondiales, de se pencher sur la prise en compte des risques climatiques. Parmi ceux-ci, le risque de transition d’un monde carboné à un monde décarboné était apparu comme particulièrement critique pour le secteur des énergies fossiles : 80 % des réserves prouvées de charbon, de pétrole et de gaz doivent être laissés sous terre si l’on veut rester sous les 2 0C de réchauffement.

La décision du président Trump vient brouiller ces efforts de transparence sur les risques climatiques. En prétendant qu’il est possible de relancer la croissance américaine par le secteur de l’industrie fossile, il envoie aux investisseurs un contre-signal qui fragilise, quoi qu’on en pense, le consensus financier en cours de formation en faveur de la transition bas carbone. Cela ne peut qu’accroître l’incertitude et pénaliser les investissements de long terme, pourtant plus que jamais nécessaires. C’est en cela que la décision politique de Donald Trump est certainement la plus nocive.

Le rôle-clé de l’union européenne
Mais cette décision agit aussi comme un miroir de nos insuffisances. Elle révèle que des mesures de transparence volontaire sur les risques climatiques ne peuvent suffire à  » climatiser  » la -finance et à bâtir une intermédiation financière capable de redonner un sens à l’épargne de long terme.

Une impulsion politique est indispensable pour fixer un cadre macro-prudentiel qui nous protège du risque systémique d’origine climatique, mais aussi pour garantir que les efforts de réduction d’émissions de CO2 soient -reconnus à une valeur suffisamment élevée pour déclencher les investissements nécessaires à la transition. Les conclusions de la commission Stern-Stiglitz, sous l’égide de la coalition mondiale pour la tarification du carbone, sont à ce titre très précieuses, car elles permettent de définir un corridor de telles valeurs à l’échelle du monde.

L’Union européenne, avec l’appui de son réseau de banques publiques d’investissement et de développement, a théoriquement tous les outils en main pour contrer ce retour inquiétant de l’incertitude face au climat, et pour convaincre ses propres concitoyens comme le reste du monde qu’un autre modèle de prospérité est possible.

collectif

Michel Aglietta est professeur émérite, conseiller au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) et à France Stratégie

Etienne Espagne est économiste au CEPII

Baptiste Perrissin Fabert est économiste à France Stratégie

 

Publicités