Le Monde, du 18 octobre 2017

Un article de Barry Eichengreen, auteur d’un livre très intéressant sur la place du dollar dans le SMI « Un privilège exorbitant » (qui date un peu, paru en 2011)

Sur la question du dollar, cf également le livre d’Aglietta et Couderc « Le dollar et le SMI », éd. la Découverte

Dollar et diplomatie : le  » risque Trump  » sur le marché des changes

Mark Twain n’a jamais dit :  » Les rumeurs faisant état de ma mort sont très exagérées. « Mais cette citation apocryphe est trop délicieuse pour s’éteindre. Et ce qu’elle nous dit est on ne peut plus pertinent lorsqu’on débat du rôle international du dollar.

Les experts ont prononcé les derniers sacrements de la domination mondiale du dollar depuis les années 1960, soit depuis plus d’un demi-siècle. C’est ce que montre le nombre d’occurrences de l’expression  » chute du dollar  » dans toutes les publications de langue anglaise cataloguées par Google.

La fréquence de cette mention, rapportée au nombre de pages publiées par an, a d’abord connu une forte hausse en 1969, à la suite de l’effondrement du Pool de l’or créé en 1961 par huit banques centrales pour soutenir une valeur fixe du dollar en or, face à la spéculation de Londres. L’usage de l’expression a connu une hausse vertigineuse dans les années 1970, après l’effondrement du système de Bretton Woods dont le dollar était le pivot, et de la forte inflation qui a accompagné les présidences de Richard Nixon (1969-1974), Gerald Ford (1974-1977) et Jimmy Carter (1977-1981). Mais même ce pic a été éclipsé par l’augmentation des mentions à partir de 2001, après les attaques terroristes du 11-Septembre, l’explosion du déficit commercial américain, puis la crise -financière de 2008.

 

Un attrait constant
Pourtant, durant toute cette période, le rôle international du dollar s’est maintenu. Sa part dans les réserves en devises étrangères des banques centrales et des gouvernements du monde entier n’a guère bougé à la suite de ces événements. Il reste la monnaie dominante négociée sur les marchés des changes et pour le négoce international du pétrole. A la consternation de nombreux traders, la valeur du dollar fluctue considérablement, comme l’a encore montré sa hausse, sa chute puis sa reprise au cours de l’année écoulée. Mais cela ne contribue guère à réduire l’attrait du dollar sur les marchés internationaux. Les banques centrales détiennent toujours des bons du Trésor américain, car ce marché est le marché financier le plus liquide du monde. Le gouvernement fédéral américain n’a pas eu d’arriérés sur sa dette depuis la désastreuse guerre anglo-américaine de 1812.

En fait, les liens diplomatiques et militaires américains encouragent les alliés de l’Amérique à détenir des dollars. On notera que les Etats possesseurs d’armes nucléaires détiennent moins de dollars que les pays qui dépendent des Etats-Unis pour leur sécurité. Etre militairement allié à un pays émetteur d’une monnaie de réserve renforce la part des réserves de change libellées dans cette monnaie d’environ 30 %. Ces données montrent aussi que cette part peut chuter sensiblement en l’absence de cet effet…

Le lien souvent sous-estimé par les économistes entre les alliances géopolitiques et le choix d’une monnaie internationale reflète une combinaison de facteurs. Les gouvernements ont raison de se montrer confiants dans le fait que le pays à monnaie de réserve va accorder une haute priorité au remboursement de la dette détenue par ses alliés. En retour, ces alliés, en tenant leurs engagements, peuvent contribuer à faire diminuer les coûts d’emprunt de l’émetteur.

C’est donc ici que se situe la véritable menace pour la domination internationale du dollar – et pas dans un nouvel imbroglio sur le plafond de la dette fédérale en décembre prochain !

Comme le déclare sous le couvert de l’anonymat un fonctionnaire américain du département d’Etat, le président Donald Trump  » ne semble pas se soucier des alliances et donc ne se soucie pas de la diplomatie « . Or, on estime que la Corée du Sud et le Japon détiennent environ 80 % de leurs réserves de change en dollars. On peut imaginer que le comportement financier de ces pays et d’autres évoluerait de manière spectaculaire, avec des conséquences néfastes pour le taux de change du dollar américain et pour les coûts d’emprunt, si leurs alliances militaires avec les Etats-Unis venaient à se dégrader.

Le président Trump a besoin d’une concession de la Corée du Nord sur la question nucléaire pour sauver la face devant sa base, sans parler de la communauté internationale. Malgré toute la rhétorique agressive et l’hypocrisie de Trump, la seule possibilité d’obtenir une telle concession est d’utiliser la négociation. Ironiquement, l’issue la plus plausible de ce processus est un régime d’inspections qui n’est pas sans rappeler celui négocié par l’administration Obama avec l’Iran…

Pour y arriver, l’administration Trump devra proposer en retour une réduction des niveaux des troupes américaines dans la péninsule coréenne et en Asie. La garantie de sécurité américaine pour l’Asie va s’affaiblir, ce qui fournira à la Chine une occasion de s’immiscer dans cette brèche géopolitique. Et si la Chine prend l’avantage sur le plan géopolitique, sa monnaie, le renminbi, risque fort de suivre le même chemin.

par Barry Eichengreen

 

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