Le Monde du 14/12/2017

 » Un risque de désarticulation sociale « 
L’économiste américain Branko Milanovic met en garde contre le déclin relatif des classes moyennes occidentales
Rien sans doute ne résume mieux les changements économiques et les défis politiques qui ont émergé au cours de la période actuelle de mondialisation que le schéma de  » la courbe de l’éléphant  » – ainsi nommé en raison de sa forme. Il permet de visualiser la répar-tition des individus, d’une part, sur l’échelle de la distribution mondiale des revenus (des plus pauvres aux plus riches) et, d’autre part, selon la progression de leurs revenus au cours des vingt-cinq à trente dernières années.

Grâce à cette courbe, on observe que, pendant la période considérée, la classe moyenne asiatique a vu ses revenus croître de façon sensible, allant, dans certains cas, comme en Chine, jusqu’à tripler, voire quadrupler. En revanche, les classes ouvrière et moyenne occidentales sont certes plus riches que la classe moyenne asiatique, mais leurs revenus n’ont presque pas augmenté. Enfin, les gens les plus fortunés de la planète ont vu leurs revenus et leur richesse au moins doubler.

Ce graphique a été représenté sous de nombreuses formes en fonction des données légèrement différentes utilisées à chaque fois. Dans la dernière version disponible, qui figure dans le récent World Inequality Report 2018, la progression des revenus des plus riches est encore plus forte que ce que l’on avait précédemment estimé.

Le principal message à retenir de cette courbe est qu’elle désigne clairement les gagnants et les perdants de la mondialisation. Les gagnants sont les riches du monde entier et l’Asie, les perdants, les classes moyennes occidentales. Celles-ci sont prises entre les deux feux de la concurrence et de l’indifférence : la concurrence des gens les plus formés et désireux d’effectuer le même travail pour un moindre salaire, et l’indifférence de leurs riches compatriotes à l’égard de leurs difficultés.

Essayons maintenant d’imaginer à quoi pourrait ressembler ce tableau en 2050. Il est peu probable que le monde riche actuel connaisse dans les prochaines décennies une croissance comparable à celle des géants asiatiques comme la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Thaïlande et l’Indonésie. Ce qui veut dire que la classe moyenne asiatique va progressivement évoluer vers la droite de la courbe, autrement dit vers des positions de plus hauts revenus qui vont empiéter sur le  » territoire  » actuellement occupé par les classes moyennes occidentales.

Dans le classement mondial des revenus, les classes moyennes occidentales, qui se situent aux alentours des 80e et 90e centiles mondiaux, vont amorcer un glissement vers le bas, cédant leurs positions à une classe moyenne asiatique en progression. Il convient de souligner que, pour que cette redistribution ait lieu, il n’est pas nécessaire que les revenus occidentaux déclinent. Il suffit qu’ils évoluent moins vite que les revenus asiatiques. Les riches Occidentaux qui occupent l’échelon supérieur de la distribution mondiale des revenus resteront à la droite du graphique, mais verront leurs rangs grossir à mesure que de riches Chinois et Indiens les rejoindront (comme c’est déjà le cas).

Homogénéité mise à mal
Quelles seront les implications de ce changement de position relative de la classe moyenne occidentale ? Pour le comprendre, il faut tenir compte du fait que, depuis les années 1950 jusqu’à la fin du XXe siècle, les sociétés occidentales (y compris leurs classes ouvrières) ont occupé la position  » privilégiée  » dans le monde ; elles se rangeaient dans les échelons supérieurs de la distri-bution mondiale des revenus. Dans de nombreux pays européens dotés d’Etats-providence forts, même les plus pauvres appartenaient au quintile (20 % de la population) supérieur mondial.

Cela conférait une certaine homogénéité de comportement, de consommation et même de pratique politique aux sociétés occidentales. Or, si les classes moyennes occidentales venaient à décliner, cette homogénéité serait mise à mal. Prenons un exemple : il est devenu courant, pour les membres des couches moyennes ou même inférieures des sociétés occidentales, d’aller passer leurs vacances en Asie. Mais plus l’Asie s’enrichit, plus le coût de ces vacances va devenir prohibitif, ce qui veut dire que seuls les Occidentaux les plus aisés pourront se les offrir, à un coût sans doute équivalant à des vacances actuelles au Japon. Dans un monde interdépendant où une grande partie des revenus est consacrée aux services, les schémas de consommation pourraient changer simplement en raison de l’évolution de la position relative d’un individu dans l’échelle des revenus, et pas nécessairement en raison de l’appauvrissement de cet individu.

Les sociétés occidentales pourraient alors ressembler à celles que l’on peut actuellement observer en Amérique -latine : une poignée de riches avec les revenus et habitudes de consommation des 1 % les plus riches du monde, une importante classe moyenne, mais aussi un nombre significatif de gens qui, -selon les critères internationaux, seraient relativement pauvres, avec des revenus inférieurs à la médiane mondiale. Les sociétés occidentales deviendraient par conséquent beaucoup plus hétérogènes, même sans un creusement supplémentaire de leurs propres inégalités de revenus.

Ce qui nous amène à cette question capitale : des sociétés dans lesquelles cohabitent des gens aux revenus et schémas de consommation extrêmement différents peuvent-elles rester stables et démocratiques ? De telles -sociétés n’auraient-elles pas tendance à exacerber les caractéristiques de ce qui était autrefois considéré comme le fléau du tiers-monde, à savoir la désarticulation sociale, avec une couche supérieure prospère parfaitement intégrée à l’économie mondiale et des couches inférieures stagnantes, progressivement dépassées par les classes moyennes des économies émergentes ? C’est là, me semble-t-il, la question essentielle que devraient se poser les responsables politiques des sociétés -riches actuelles.

(Traduit par Gilles Berton)

par Branko Milanovic

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