Le Monde 17 décembre 2017

 » Les monopoles nuisent à la croissance « 
L’économiste Emmanuel Fahri rappelle que les inégalités de revenus aux Etats-Unis découlent surtout de la concentration de secteurs de l’économie
Selon l’économiste britannique David Ricardo, la rente se définit comme un revenu excessif tiré d’une ressource économique par rapport aux coûts nécessaires à la production de cette ressource. Ricardo prend l’exemple de la terre, une ressour-ce donnée gratuitement par la nature, mais dont le revenu de sa simple propriété n’est pas nul : c’est ce que l’on -appelle la rente foncière. De même, on parle d’une rente de monopole ou d’une rente de situation.

Or, les Etats-Unis ont connu au cours des vingt dernières années une augmentation de la concentration dans la majorité des industries. L’exemple le plus frappant est celui des technologies de l’information, avec l’émergence de géants planétaires (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Mais le phénomène est général. Dans la grande distribution, la part des 50 plus grosses entreprises a augmenté de 10 % ; dans la finance, celle des 10 plus grandes banques de prêts aux particuliers et aux entreprises a augmenté de 30 % à 50 %, etc.

L’hypothèse optimiste serait d’y voir la manifestation d’une compétition accrue et d’une augmentation des rendements d’échelle. L’hypothèse pessimiste serait d’y voir un accroissement des barrières à l’entrée de certains marchés, du pouvoir de monopoles et des rentes qui en découlent. C’est malheureusement la seconde hypothèse qui semble être la bonne.

Tout d’abord, la part du travail dans la valeur ajoutée est passée en vingt ans de 65 % à 58 %, au profit du capital. L’accroissement de la rente foncière (le -secteur immobilier est très intensif en capital) n’explique qu’une partie du phénomène. De nombreux indices laissent penser que le reste s’explique par une augmentation du pouvoir de marché des entreprises et des rentes de monopoles associées, ces effets se concentrant sur les entreprises  » superstar  » qui as-socient taux de profits élevés, forte intensité capitalistique et rendements d’échelles importants.

Processus schumpétérien
Par ailleurs, le taux moyen de rendement sur le capital est resté stable, autour de 8 %, alors que les taux d’intérêt réels sont passés de 5 % à – 2 %. L’excès de rendement du capital par rapport au taux d’intérêt ajusté du risque reflète l’augmen-tation des profits de monopoles. La faiblesse chronique de l’investissement depuis le début de la reprise malgré des taux de rendement élevés du capital s’explique en partie par une incitation à préserver ces rentes en limitant le rythme d’expansion des capacités productives.

Un phénomène confirmé par la dispersion des taux de rendement du capital entre entreprises : le ratio du rendement du premier décile par rapport au médian est passé de 2 à 5, ce qui suggère une augmentation des rentes des entreprises les plus profitables.

De même, l’accroissement des inéga-lités de salaires entre entreprises ne -s’explique pas par des caractéristiques différentes de leurs salariés, mais par le partage des rentes des entreprises les plus profitables entre actionnaires et salariés.

Au final, le dynamisme économique a pâti de cet essor de la rente. Le processus schumpétérien de création destructrice a ralenti : la part des emplois dans les entreprises de moins de 5 ans a décliné de 20 % à 10 %, et le taux d’entrée de nouvelles entreprises a décliné de 14 % à 8 %. Le taux de création de nouveaux emplois a décliné de 20 % à 14 %, celui des destructions d’emploi de 16 % à 12 % ; la mobilité professionnelle et géographique a diminué.

Il est tentant de conclure qu’il faut agir pour dissiper ces rentes : par la taxe foncière pour contrer la rente foncière, par l’impôt pour compenser les inégalités, par une politique de concurrence pour contrer les profits de monopoles, etc. Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne car la grande question, à laquelle personne n’a pour l’instant apporté de réponse décisive, est de savoir si ces rentes sont réellement des rentes pures, ou si elles sont la compensation imparfaite mais nécessaire d’investissements passés.

Par Emmanuel Farhi

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