Le Monde du 17 décembre 2017

 » Favoriser les travailleurs et les consommateurs « 
Les inégalités sont dues à la capture des rentes par les plus riches, estime le Nobel d’économie Angus Deaton
Les inégalités freinent-elles la croissance, ou au contraire la stimulent-elles ? Dans quelle mesure affaiblissent-elles la -démocratie ? Est-ce qu’elles tuent en poussant au suicide ou au désespoir ? Ou bien sont-elles, dans une certaine mesure, un mal nécessaire ?

Ces questions sont sans réponse, car mal posées et pas véritablement pertinentes. Les inégalités sont la conséquence, plutôt que la cause, de processus économiques, politiques et sociaux. Or, certains de ces processus sont souhaitables, d’autres non. C’est seulement en en faisant le tri que nous pourrons faire face au problème.

Il est difficile de reprocher aux innovateurs de s’enrichir en créant des produits ou des services qui bénéficient à l’humanité. Certaines des plus grandes inégalités d’aujourd’hui sont la conséquence de progrès gigantesques en -matière de santé et des révolutions -industrielles qui ont débuté vers 1750.

A l’origine, ces progrès n’ont bénéficié qu’à quelques pays d’Europe occidentale mais, peu à peu, ils ont permis d’améliorer les conditions de vie et la santé de milliards de personnes sur la planète. Les inégalités dues à ces progrès (à l’intérieur d’un pays ou entre les pays) sont bénéfiques et légitimes, elles constituent une caractéristique essentielle du progrès en général. A l’opposé, s’enrichir en soudoyant l’Etat ou en -bénéficiant de rentes ou monopoles est manifestement inéquitable.

Les revenus les plus élevés s’envolent
Il existe deux explications du fossé qui se creuse entre le revenu médian, qui stagne, et les revenus les plus élevés, qui s’envolent. La première est que ce fossé est dû à des facteurs sur lesquels nous n’avons pas prise, comme la mondialisation et l’innovation technique – l’une et l’autre conduisant à une diminution de la valeur du travail non qualifié au profit des emplois hautement qualifiés.

La deuxième est plus inquiétante : la stagnation du salaire médian serait la conséquence directe de l’augmentation des revenus et du patrimoine des plus riches. Autrement dit, les plus -fortunés s’enrichissent aux dépens de tous les autres.

Or, des études récentes montrent que cette deuxième explication est la plus plausible. La mondialisation et le progrès technique modifient la manière de travailler, mais ils pourraient bénéficier à tous. Comme ce n’est pas le cas, on peut supposer que les plus riches en canalisent le bénéfice à leur seul profit.

Il faudra encore un travail approfondi pour déterminer quels processus freinent la hausse des salaires des classes moyenne et laborieuse ; mais il est possible d’en dresser une première liste :

– Le coût des soins médicaux a des conséquences désastreuses sur les salaires. Comme, dans la plupart des cas, c’est l’employeur qui finance l’assurance-maladie de ses employés, le salaire des travailleurs sert à payer les revenus et les profits élevés du secteur médical.

– Un autre facteur est la concentration croissante du marché dans de nombreux secteurs. Cela nuit à la croissance de la productivité, car il est plus facile de réaliser des bénéfices en profitant de rentes de situation ou de positions de monopole, plutôt que par l’innovation et l’investissement.

– Le blocage du salaire minimum aggrave les inégalités (il est de 7,25 dollars/heure, soit 6,14 euros/heure, aux Etats-Unis, où il n’a pas bougé depuis juillet 2009).

– Pire encore, les clauses de non-concurrence et les limitations apportées à la syndicalisation empêchent les salariés de changer facilement d’employeur et -limitent leur marge de négociation et, en conséquence, leur salaire. Aux Etats-Unis, plus de 20 % des salariés sont liés par de telles clauses, et 28 Etats ont adopté des lois interdisant l’affiliation ou la cotisation obligatoire à un syndicat.

– L’externalisation de nombreuses tâches, à l’étranger ou sur place, permet aux entreprises de remplacer des salariés à temps plein par des travailleurs indépendants. Les serveurs de restaurants, les concierges, les techniciens de maintenance, les chauffeurs travaillent maintenant pour des entités très concurrentielles où les salaires, les avantages en nature et les possibilités de carrière sont faibles, voire inexistants.

– Le crédit d’impôt en faveur des foyers à faibles revenus a, certes, permis d’améliorer le niveau de vie de beaucoup de travailleurs mal payés. Mais n’étant accordé qu’aux personnes qui ont un emploi, il exerce une pression à la baisse sur les salaires, contrairement à d’autres dispositifs sans condition d’emploi, tel le revenu de base garanti.

– Les travailleurs immigrés non qualifiés pèsent aussi sur les salaires, mais la question est controversée. On dit souvent que les immigrés prennent les emplois dont les nationaux ne veulent pas. Mais il est difficile de croire que le salaire des travailleurs peu qualifiés serait resté aussi faible sans l’afflux de travailleurs immigrés non qualifiés.

– Autre facteur structurel : la Bourse ne récompense pas seulement l’innovation, mais également la redistribution des bénéfices du travail vers le capital. On le voit dans le rapport bénéfices/produit intérieur brut (PIB) qui a fait un bond de 20 % à 25 % aux Etats-Unis, tandis que le salaire médian stagnait. Cette augmentation serait encore plus forte si l’on y intégrait le salaire des cadres dirigeants.

– Il faut aussi prendre en compte les facteurs politiques. Toutes les déréglementations envisagées par le président américain, Donald Trump, sont au bénéfice du capital et au détriment des travailleurs et des consommateurs. On peut en dire autant des décisions de la Cour suprême américaine depuis quelques années. Ainsi sa décision dans l’affaire Citizens United v. Federal Electoral Commission autorise les riches Américains et même les entreprises à financer sans limite la campagne des candidats qu’ils soutiennent, facilitant ainsi l’adoption de lois et réglementations en leur faveur.

Si ces explications de l’écart croissant entre salaire médian et revenus élevés sont correctes, il existe alors une lueur d’espoir, car les dysfonctionnements du marché du travail ne sont pas la conséquence de processus inévitables, comme la mondialisation et le progrès technique.

Pour que les bénéfices du progrès soient largement partagés, il faut une politique en faveur des consommateurs et des travailleurs. Cela ne passe pas nécessairement par une fiscalité redistributive, mais suppose de décourager la recherche de rentes de situation et de redonner toute sa place à la concurrence au service des classes moyenne et laborieuse.

(Traduit par Patrice Horovitz)

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