Big bang sur les marchés financiers de l’UE

La directive MIF 2 encadre davantage les produits dérivés, les obligations et le trading à haute fréquence
Pour Brian Schwieger, cadre dirigeant à la Bourse de Londres, il s’agit de  » la plus grande réforme des marchés financiers depuis le “big bang” – la dérégulation mise en place par Margaret Thatcher, en 1986 – « . Pour la préparer, il a dû mobiliser près de trois cents personnes ces trois dernières années.

Mercredi 3 janvier, la deuxième directive européenne sur les marchés d’instruments financiers, dite MIF 2, va entrer en vigueur. Dix ans après la crise de 2008, son objectif est d’apporter plus de transparence et de promouvoir un meilleur encadrement des marchés. A l’avenir, les produits dérivés et les obligations, traditionnellement échangés  » de gré à gré « , sans passer par des Bourses, vont en principe être mieux contrôlés.  » Le changement est majeur « , confirme Grant Lee, du cabinet d’audit PwC.

En 2007, l’Union européenne a adopté la MIF 1, qui a révolutionné les marchés actions. Les vieilles Bourses d’antan ont perdu leur monopole. Il est dorénavant possible d’échanger des actions sur des plates-formes concurrentes, par lesquelles transitent le tiers des opérations boursières. Sous pression, les Bourses historiques ont été contraintes de baisser les commissions qu’elles faisaient payer à leurs clients et d’offrir de meilleurs services.

Mais, alors que cette réforme n’en était qu’à ses prémices, la crise financière a éclaté. Le problème n’est pas venu des marchés actions, mais de produits  » exotiques  » dont presque personne n’avait entendu parler, et qui étaient passés sous le radar des régulateurs.  » La crise a révélé un grand manque de transparence « , analyse M. Schwieger.

En avril 2009, les dirigeants de la planète se sont réunis à Londres, lors d’un G20 historique. Ils ont alors adopté une feuille de route claire : mieux réguler les banques – ce qui est globalement chose faite – et mieux encadrer les marchés financiers au sens large, au-delà des seules actions. Aux Etats-Unis, c’était l’un des objectifs de la fameuse loi Dodd-Frank. En Europe, plusieurs réformes sont déjà passées, mais la MIF 2 est l’aboutissement le plus ambitieux de ce processus.

Jusqu’à présent, l’immense majorité des échanges de produits dérivés et d’obligations se faisait  » de gré à gré « , c’est-à-dire directement entre un acheteur et un vendeur. Il y a quelques années, il fallait encore décrocher son téléphone et appeler les acheteurs potentiels un à un pour connaître le prix qu’ils étaient disposés à payer pour une obligation ou un produit dérivé. A présent, les échanges se font essentiellement de façon électronique, mais le principe reste le même : le vendeur ou l’acheteur teste le marché et parvient à un accord, dans un certain anonymat et sans publier la transaction ni son prix. On est loin de la transparence des marchés actions, où il est possible de tracer chaque échange.

La MIF 2 impose désormais de publier le prix du produit dérivé ou de l’obligation avant et après chaque transaction. Cette avancée est bénéfique non seulement pour les régulateurs, qui pourront mieux superviser les flux financiers, mais aussi pour les tradeurs, qui travailleront sur un marché plus sain.  » Cela devrait permettre de réduire fortement les écarts de prix entre les produits, alors qu’actuellement, deux produits identiques peuvent avoir des prix très différents « , estime Grant Lee.

Application ardue
De plus, chaque courtier aura désormais son propre numéro d’immatriculation, qui sera associé à chaque transaction de produit financier. En cas de fraude ou de crise, il sera possible de savoir exactement qui a fait quoi. Jusqu’ici, seule la firme qui avait exécuté la transaction pouvait être identifiée, mais pas le courtier.

La nouvelle directive s’intéresse aussi aux algorithmes, qui sont à l’origine d’une grande partie des transactions boursières effectuées sans aucune intervention humaine. Chaque firme, notamment dans le trading à haute fréquence, est désormais obligée de déposer auprès du régulateur les codes informatiques qu’elle utilise pour ses transactions.  » Cela doit permettre de repérer en temps réel si un algorithme s’emballe, d’intervenir très rapidement et d’éviter les flash crashes – les chutes des marchés qui durent quelques secondes ou quelques minutes – « , espère M. Schwieger, de la Bourse de Londres.

Si ces grands principes sont relativement simples, leur application, elle, est particulièrement ardue. Depuis la première proposition de la Commission européenne, en 2011, et son adoption définitive en 2014, les régulateurs, les banques, les gestionnaires d’actifs et les autorités bruxelloises se livrent d’âpres batailles sur des points d’une extrême technicité. Au total, quarante-deux mesures sont adoptées, détaillées sur 1 500 pages de législation…

A Londres, le plus grand centre financier de l’Union européenne (jusqu’au Brexit), le régulateur a dû approcher 18 000 firmes pour leur expliquer les nouvelles règles. Elles sont tenues d’adapter leurs systèmes informatiques pour incorporer les numéros d’immatriculation des tradeurs et respecter les nouvelles normes de transparence.

Conscientes des difficultés que cela pouvait induire, les autorités européennes ont accepté de repousser d’un an l’entrée en vigueur de la MIF 2, qui devait être lancée en janvier 2017. Ces dernières semaines encore, l’Autorité européenne des marchés financiers a accepté une période de transition pour l’application de certaines normes. « Je pense que les marchés sont prêts, mais on ne le saura pas de façon certaine tant qu’on n’aura pas testé le système grandeur nature « , reconnaît M. Lee. Les premiers éléments de réponse seront disponibles dans les jours qui viennent.

Eric Albert

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