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Finance verte : «Le capital naturel n’est pas pris en compte à sa juste valeur»

Par Aude Massiot
Emmanuel Macron au One Planet Summit, sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, le 12 décembre. Photo Eric Feferberg. AFP

Après le One Planet Summit organisé en décembre par Macron, la finance durable poursuit sa percée dans l’économie européenne. Le président du groupe d’experts désignés par la Commission européenne, Christian Thimann, décrypte les mesures du rapport rendu mercredi.

Le High-Level Expert Group (HLEG) a remis ce mercredi son rapport sur la finance durable commandé en 2016 par la Commission européenne. Avec ses 28 recommandations, ce rapport constitue une feuille de route sur laquelle Bruxelles va s’appuyer pour construire son plan d’action qui devrait être présenté en mars. Christian Thimann, conseiller spécial auprès du président du groupe Axa et président du HLEG, explique à Libération les grandes mesures présentées dans le rapport.

La Commission européenne estime à 170 milliards d’euros les investissements additionnels dans des projets durables. Quels sont les principaux freins au développement de cette finance durable ?

Il manque un cadre commun pour encadrer et guider les acteurs qui sont déjà nombreux à être investis dans le domaine. Ce cadre doit être européen. Dans notre rapport, nous avons étudié toute la chaîne d’investissements. Il apparaît, par exemple, que de nombreux intermédiaires, comme les banques, ne proposent pas systématiquement les produits financiers verts ou durables aux investisseurs finaux, c’est-à-dire par exemple les ménages ou les entreprises. Et quand ces intermédiaires leur demandent leur préférence sur ces sujets, ils ne respectent pas toujours leur choix. Nous recommandons que cela devienne une responsabilité pour ces acteurs. Mais il y a un autre sujet où des améliorations sont nécessaires, c’est celui des obligations vertes [emprunt émis par une entreprise ou une entité publique auprès d’investisseurs pour permettre de financer des projets contribuant à la transition écologique, ndlr]. Nous proposons la création d’un standard européen et pour lequel une entité indépendante vérifierait que les investissements labellisés par ce standard soient bien portés par des projets verts. Le but n’est pas d’avoir plus de bureaucratie mais plus de clarté.

Comment faire pour que la finance durable ne tombe pas dans les mêmes travers que la conventionnelle ?

La finance durable a deux impératifs : arrêter de regarder uniquement les risques financiers, prendre en compte ceux liés à l’environnement, à la société, aux politiques ; et travailler sur des perspectives de long terme. Actuellement, une partie de la finance n’agit qu’en fonction de rendements de court terme, et sur période inférieure à un an. Mais ce n’est pas possible pour des projets comme la construction d’un parc éolien ou d’une école inscrite dans un programme de lutte contre les inégalités sociales. Des projets qui s’étendent sur plusieurs décennies. Nous avons besoin d’une finance patiente.

Cet état des lieux a été fait dès l’après-crise mondiale de 2007. La finance verte serait-elle une solution pour pallier les dérives observées il y a onze ans ?

Il y a eu des évolutions positives tout de même, ces dernières années, pour stabiliser le système financier. Mais il reste beaucoup d’efforts à faire pour que le long terme prime avant tout. La finance verte et durable est parfaite pour orienter les investissements vers les besoins réels de l’économie.

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Quelles actions concrètes peut prendre la Commission européenne en ce sens ?

La Commission est le régulateur suprême en Europe. Elle a un rôle très important au niveau mondial dans le secteur. Elle a réellement les moyens d’améliorer le système financier en mettant en avant des recommandations fortes en faveur de la durabilité. Ces recommandations doivent dépasser les questions climatiques, sur lesquelles la Commission a déjà fixé des objectifs ambitieux, et porter aussi sur une meilleure gestion des ressources naturelles. Le capital naturel n’est pas pris en compte à sa juste valeur dans notre économie.

Une des priorités avancées est la nécessité d’avoir plus de transparence sur les actions des investisseurs et leur impact sur le climat et l’environnement…

L’Europe fait déjà beaucoup plus sur le sujet que les autres continents. Nous en sommes, pour l’instant, au stade de la transparence volontaire. La Commission européenne va poursuivre ce test pendant deux ans. Avec le HLEG, nous serons observateurs pour étudier si les comportements changent, ou s’il est nécessaire de rendre ces publications obligatoires.

A la lecture de votre rapport, les avantages et opportunités promises par la finance durable semblent énormes. Pourquoi observe-t-on tant de frilosité à investir dans ce secteur ?

La principale raison est que l’on parle d’investissements de long terme justement. Le futur n’est pas facile à valoriser car il est empli d’incertitudes. Ce n’est pas non plus évident de donner un prix, ou du moins une évaluation, à la nature, à la biodiversité, aux risques du changement climatique. Il faut beaucoup de courage politique pour s’engager dans cette voie. C’est pour cela que la Commission européenne, par exemple, ne peut agir seule dans son coin. Les acteurs institutionnels doivent opérer ensemble pour que les changements structurels dont notre économie a besoin se produisent. C’est pour cela que nous avons besoin d’un cadre commun, assez large pour que tous les acteurs s’y retrouvent. Nous avons posé ce cadre dans notre rapport. J’espère maintenant que la Commission va s’en emparer et le transcrire dans leur plan d’action qui sera présenté en mars. 2017 a été l’année de la réflexion. 2018 doit être celle de l’implémentation.

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