» En France, la monnaie unique a permis de réduire la charge de la dette publique « 

Pour Xavier Timbeau, directeur principal à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), l’euro a aussi amplifié la crise de 2012.

L’union monétaire a été créée pour mettre fin à l’instabilité des changes. La France y était-elle particulièrement exposée ?

Oui. Le franc a longtemps eu la réputation d’être une monnaie faible, traînant derrière lui une longue histoire de dévaluations. Dans les années 1980, celles-ci avaient généré une énorme inflation. Le franc subissait en outre une double pression : plus faible que le -deutschemark, il était aussi soumis aux dévaluations des monnaies du Sud. Résultat : au début des années 1990, au moment de la réunification allemande, Paris a choisi de conserver une parité avec le mark. Mais, comme beaucoup d’Etats ont dévalué leur monnaie, cela a entraîné une perte de compétitivité de l’économie française. L’instabilité des taux de change a pesé sur la capacité des industriels à investir.

Ce que les uns ont gagné en stabilité avec l’euro, les ménages l’ont-ils perdu en pouvoir d’achat ?

Le débat sur le sujet a été très intense au début des années 2000. L’Insee a fini par trancher : il n’y a pas eu de bond en avant des prix au moment du passage à l’euro. A son introduction, la monnaie unique était plutôt dévaluée par rapport au dollar, ce qui a provoqué un peu d’inflation importée, et il y a eu également un effet d’arrondi. Les consommateurs ont fortement ressenti la hausse de certains produits comme le café au comptoir. Mais ils ont oublié la baisse des prix d’un certain nombre de biens manufacturés et d’équipement.

Comment expliquez-vous l’écart entre les statistiques et la perception générale ?

L’euro était censé poser les conditions d’une stabilité macroéconomique et permettre aux Européens de s’insérer sans trop de dommages dans la mondialisation. Seulement, il n’a pas empêché l’irruption des inégalités. A cause du chômage et des politiques budgétaires, les classes moyennes ont vu leur pouvoir d’achat stagner, voire décroître. Parce que ce pouvoir d’achat est exprimé en euros, la monnaie unique représente cette perte de niveau de vie.

L’Etat en a-t-il davantage profité ?

Oui, parce qu’il a eu un effet très fort sur les taux d’intérêt. Le taux apparent – le taux moyen de toutes les obligations émises et non arrivées à échéance – de la dette publique a baissé continûment pour la France. Il est passé de plus de 6 % à 2 % entre 1996 et 2016. Cela a permis de réduire la part de la charge d’intérêts payée chaque année de 3,5 points à 2 points de PIB aujourd’hui, malgré la hausse de la dette publique. Cela représente entre 40 et 60 milliards d’euros économisés chaque année.

Qu’est-ce que la crise de 2008 a changé ?

Elle a réactivé le spectre d’une difficulté de financement de la dette publique et de l’ensemble des agents économiques. Le secteur bancaire a coupé la distribution de crédits, ce qui a pénalisé l’activité en France et impacté notamment la trésorerie des entreprises et les possibilités d’investissement.

Comment en est-on sorti ?

Début 2009, les pays développés se sont mis à faire de la relance coordonnée. Cela a plutôt fonctionné dans un premier temps, mais la zone euro a commis l’erreur de penser que le plan de soutien au secteur financier de l’automne 2008 suffirait pour que les banques absorbent le choc. Alors que la Réserve fédérale américaine et la banque centrale britannique ont immédiatement mis en place des rachats massifs de titres publics, la Banque centrale européenne – BCE – a considéré que chacun devait se débrouiller avec ses dettes. Contrairement à 2008, la crise de 2012 en Europe est donc fondamentalement liée à la monnaie unique, qui l’a amplifiée. La BCE a dû revoir sa politique, et les rachats de dettes décidés par son président, Mario Draghi, ont stoppé la spéculation.

Propos recueillis par Élise Barthet

 

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