A la recherche des lois du bonheur
Au sein de l’Observatoire du bien-être, qu’elle codirige, l’économiste défend avec conviction cette  » science du ressenti « , dont elle est la spécialiste française
Elle parle vite, très vite, au point qu’il est parfois difficile de prendre des notes. On le lui signale, elle ralentit en souriant quelques instants, mais son débit s’accélère à nouveau, comme si elle était emportée par un flot de pensées et d’envies.  » Le débit de parole de Claudia est si rapide qu’on a parfois l’impression qu’il y a du rire dedans, raconte son amie Nathalie Azoulai, Prix Médicis en 2015 pour Titus n’aimait pas Bérénice (POL). Son dynamisme fait plaisir à voir, il -ramène à la lumière. C’est étonnant – surtout pour une personne un peu mélancolique, comme moi !  »

Est-ce un hasard ? Claudia Senik est  » la  » -spécialiste française d’une discipline née dans les années 1970 aux Pays-Bas, l’économie du -bonheur. Alors que l’économie traditionnelle analyse le comportement des acteurs sur le marché, ce champ de recherche s’intéresse à leur subjectivité et à leur ressenti. En se fondant sur des enquêtes, il tente de répondre à des questions qui intéressent plus Claudia -Senik que l’évaluation des politiques publiques : la croissance rend-elle les citoyens plus heureux ? Les hommes sont-ils plus satisfaits de leur vie que les femmes ? Le travail est-il une source de bien-être ?

Claudia Senik a découvert l’économie du bonheur un jour de l’an 2000, dans le séminaire d’un chercheur en économie du CNRS, Andrew Clark.  » J’ai trouvé cette nouvelle discipline à la fois bizarre, intrigante et passionnante : je suis tombée dedans tout de suite. A l’époque, je travaillais sur l’intégration des pays de l’Est dans l’économie mondiale. Je me suis donc demandé si les enquêtes RLMS – Russia Longitudinal Monitoring Survey – sur la Russie permettaient de savoir si la transition, dans les anciens pays communistes, avait rendu les gens plus satisfaits de leur vie. La réponse était oui.  »

Une petite vingtaine d’années plus tard, Claudia Senik, professeure à l’université Paris-Sorbonne et à l’Ecole d’économie de Paris (PSE), dirige, avec Andrew Clark et Yann Algan, l’Observatoire du bien-être, créé en 2016 au sein du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap). Et elle défend avec conviction cette  » science du ressenti « .  » Les études montrent que le bien-être n’est pas lié au hasard ou aux circonstances : il colle à la réalité sociale. L’éducation, la santé, l’emploi, la croissance ou les relations avec les pairs façonnent le bonheur. On sait désormais que le bien-être a une structure qui varie en fonction du pays, du sexe ou du milieu social.  »

Les travaux réalisés depuis une vingtaine d’années ont en effet permis d’identifier certaines des mystérieuses lois du bonheur. On sait qu’il décroît à la fin de l’adolescence avant d’atteindre un minimum vers 50 ans, puis de remonter. Que dans les pays développés, les femmes sont plus heureuses que les hommes. Que la vie en couple, la religion et les relations sociales augmentent le bien-être. Que des biens immatériels comme la liberté d’expression ou l’égalité entre hommes et femmes le nourrissent autant que le confort matériel.

En analysant les enquêtes internationales, l’économie du bonheur permet également de cerner des cultures nationales.  » Claudia Senik a mis en lumière de manière scientifique, en utilisant subtilement les données et en contrôlant rigoureusement les facteurs, qu’il y avait un “malheur français”, souligne Daniel Cohen, le directeur du Cepremap. Ses travaux montrent que, pour un même niveau d’éducation, de santé, de chômage, de revenu ou d’espérance de vie, le seul fait d’être né en France -réduit de 20 % la probabilité de se déclarer heureux.  »

Une enfance libre et gaie
La rencontre de Claudia Senik avec l’économie du bonheur n’est sans doute pas le fruit du hasard.  » Je crois que cette interrogation fait écho à l’histoire de ma famille, qui a cherché à vivre mieux, à se donner un avenir, à échapper au malheur « , explique-t-elle. Ses quatre grands-parents, des juifs d’Europe centrale – socia-listes du côté de son père, communistes du côté de sa mère –, ont fui la Pologne en 1930 pour se -réfugier au  » pays de Victor Hugo, des Lumières et de la Révolution « .

Sous le régime de Vichy, les deux familles se sont cachées pour échapper aux persécutions antisémites.  » Le jour du Vel’d’Hiv, ma grand-mère paternelle a passé la nuit enfermée, avec ses enfants, dans les toilettes d’un hôtel -parisien pour échapper aux arrestations. Ma grand-mère maternelle, elle, est partie à l’hô-pital en prétextant une maladie.  » Ses grands-parents ont survécu, leurs enfants aussi, mais les membres de leur famille qui étaient restés en Pologne ont été assassinés.

Est-ce pour prendre le contre-pied de cette histoire tragique que ses parents sont -devenus des soixante-huitards libertaires, fêtards et -révoltés ? Claudia Senik en est aujourd’hui persuadée.  » C’était une manière de tourner la page et même de claquer la porte. Je crois que mes parents, qui ont grandi dans le monde de la Shoah, ont voulu, dans les années 1960 et 1970, jouir de la liberté et faire table rase du passé. Pendant la guerre, ils avaient fait l’expérience de la survie : après la guerre, ils ont voulu entrer dans la vie. Et 68, c’était l’explosion de vie !  »

Dans Le Jour où mon père s’est tu (Seuil, 2008), Claudia Senik a raconté à Virginie -Linhart l’atmosphère joyeuse, libre et bohême de son enfance : un appartement plein de matelas où les copains débarquaient à tout -moment, un balcon où l’on jouait du saxophone, de grandes tablées où l’on s’engueulait sur la politique.  » Je ne me souviens pas d’avoir jamais dîné à quatre, avec mes parents et ma sœur « , sourit-elle. Pendant l’été, la -famille partait dans un hameau des Cévennes, sans eau courante ni électricité, dans une communauté de militants alternatifs.

La mère de Claudia Senik était chercheuse en immunologie, son père enseignait la philo-sophie jusqu’à sa suspension, en 1969. Il avait, résume-t-il aujourd’hui,  » cautionné l’agitation anarcho-situationniste  » de ses élèves, ce qui lui avait valu de devenir professeur par correspondance. Tous deux prêchaient la -révolution mais ils ne plaisantaient pas avec les études : Claudia Senik a fait sa scolarité à l’Ecole alsacienne, une excellente institution qui est aussi le temple de l’élite intellectuelle et politique parisienne.  » Mon père voulait que j’y aille mais il me disait aussi : “N’oublie pas que ces gens sont des ennemis de classe”.  »

Elle garde un excellent souvenir de cette enfance libre et gaie qui lui a donné l’impression de vivre dans un monde ouvert à tous les possibles.  » Je suis une descendante d’immigrés juifs, mes grands-parents sont des survivants de la Shoah mais j’ai toujours eu la conviction que la vie était pleine d’opportunités. Après la guerre, ma famille aurait pu perdre tout espoir mais elle a cherché à progresser : mes grands-parents voulaient que leurs descendants bénéficient de ce qu’il y avait de meilleur dans la -société française.  »

Des décennies plus tard, Claudia Senik a -retrouvé l’esprit de ce projet de vie familial en travaillant sur le  » paradoxe d’Easterlin « , l’une des énigmes les plus célèbres de l’économie du bonheur. Dans les années 1970, le démographe et économiste américain Richard -Easterlin montre que la croissance, entre 1947 et 1970, n’a pas augmenté le bonheur moyen des Américains. Pour expliquer ce mystère, il invoque les ravages de la rivalité : ce qui compte, affirme-t-il, ce n’est pas le niveau de bien-être en lui-même, mais le fait de réussir mieux que son groupe de référence.

En s’appuyant sur les enquêtes internationales, Claudia Senik propose, dans les années 2000, une lecture  » plus optimiste  » des inter-actions sociales.  » L’augmentation du niveau de vie des proches, au lieu de réduire le -bonheur et de nourrir le ressentiment, peut au contraire -générer de l’espoir. Je l’ai vérifié de manière scientifique dans mes travaux sur les pays de l’Est : les positions enviables des uns nourrissent les projets de mobilité des autres. J’ai ajouté à l’effet de comparaison qu’avait repéré Easterlin un effet que j’ai appelé “d’aspiration”.  »

Daniel Cohen juge cette analyse  » très juste « .  » Les travaux de Claudia Senik rejoignent les théories d’Albert Hirschman, un économiste américain qui utilise la métaphore du tunnel. Quand un automobiliste est coincé dans un embouteillage, il se réjouit de voir l’une des files démarrer car il espère avancer, mais s’il reste coincé trop longtemps, il peut prendre des risques insensés pour changer de file ! Ce mécanisme de la comparaison sociale a été observé dans la France des “trente glorieuses”, Claudia Senik l’a repéré dans les pays de l’Est : la réussite des uns peut contenir, pour les autres, la promesse d’un monde commun. A condition, bien sûr, que cela débouche sur quelque chose.  » Une philosophie que les grands-parents de Claudia Senik avaient visiblement faite leur.

Anne Chemin

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