Dans les rides de l’histoire
Sous l’Ancien Régime, l’aide aux vieillards miséreux relevait de la charité chrétienne. La Révolution lui a substitué la notion de  » dette sociale « , mais ce n’est qu’en 1905 qu’une loi a proclamé le droit à l’assistance pour les personnes âgées indigentes, souligne l’historienne Elise Feller
Dans un avis publié le 16 mai, le Comité consultatif national d’éthique dénonce la  » ghettoïsation  » des personnes âgées dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes -(Ehpad).  » L’institutionnalisation des personnes âgées dépendantes et leur concentration entre elles génèrent des situations parfois indignes, qui sont source d’un sentiment d’indignité de ces personnes, écrit le comité. Leur exclusion de fait de la société, ayant probablement trait à une dénégation collective de ce que peuvent être la vieillesse, la fin de la vie et la mort, pose de véritables problèmes éthiques, notamment en termes de respect dû aux personnes.  »

De l’Ancien Régime à l’Etat-providence, en passant par les lois sociales de la IIIe République, l’historienne Elise Feller, auteure d’un livre intitulé Du vieillard au retraité. La construction de la vieillesse dans la France du XXe siècle (L’Harmattan, 2005), -retrace, à l’occasion de ce débat, l’histoire du vieillissement. Longtemps conçu comme un moment privé que l’on vit au sein de la sphère familiale, il est devenu, au cours du XIXe et surtout du XXe siècle, un objet social justifiant une politique sociale et médicale édictée par la collectivité.

 

Vous avez travaillé sur l’histoire de la vieillesse. Comment vieillissait-on, en France, sous -l’Ancien Régime ?

Dans la société d’Ancien Régime, la vieillesse est une affaire privée : on prend de l’âge au sein de sa famille, sur son bien, entouré des siens. Lorsqu’ils vieillissent, les petits paysans, les commerçants et les artisans cessent peu à peu d’accomplir les tâches nobles mais ils restent présents, voire agissants dans la ferme, le magasin ou l’entreprise familiale : ils -donnent des conseils à leurs descendants, gardent les bêtes, s’occupent des enfants. Dans cette France essentiellement rurale des XVIIe et XVIIIe siècles, la plupart des personnes âgées restent entourées de leurs proches jusqu’à la fin.

Les vieillards qui ont failli à la norme sociale ou dont les familles ont failli, sont, en revanche, enfermés dans des établissements relevant de l’hôpital général créé par Louis XIV. Ces dépôts de mendicité, ces asiles et ces hospices qui cherchent à faire disparaître les indésirables des rues et des chemins -rassemblent des vieillards isolés, mais aussi des prostituées, des mendiants, des voleurs, des alcooliques et des enfants abandonnés.. Vieillesse miséreuse, vieillesse dangereuse, pourrait-on résumer en paraphrasant l’historien Louis Chevalier : dans ces lieux se mêlent des préoccupations policières d’ordre public et des préoccupations sociales de secours.

Enfin, à côté de ces institutions, on trouve des hospices à vocation religieuse qui acheminent les personnes âgées vers la  » bonne mort « , c’est-à-dire la mort chrétienne. La charité ne se réclame ni de l’égalité, ni de la justice, ni d’un droit de la personne : fondée sur l’amour du prochain, inspirée par l’amour de Dieu, elle s’exprime par un geste volontaire -accompli dans un but à la fois matériel et spirituel. Le soulagement de la misère est une étape vers le -redressement moral du malheureux comme du bienfaiteur, qui y gagne son propre salut.

 

La Révolution, en 1789, se montre sévère envers ces formes d’assistance. Pourquoi ?

La Révolution estime que la charité est une manière d’humilier le pauvre. Le grand devoir de la Constitution française est donc de faire valoir les droits de l’homme pauvre sur la société, et ceux de la société sur lui. Les principes fondateurs de cette action -publique sont énoncés en 1790 par La Rochefoucauld-Liancourt devant la Constituante : il -condamne le traitement de la pauvreté de l’Ancien Régime, qui était fondé sur la charité et l’enfermement des miséreux.  » Plus d’aumônes, plus d’hôpitaux « , résume Bertrand Barère devant la Convention.

Avec la Révolution, la notion de dette sociale remplace la notion de charité. Les Constituants proclament que cette dette enjoint  » d’assister sans travail ceux à qui l’âge et les infirmités ôtent tout moyen de s’y livrer  » – un droit qui sera réaffirmé par le préambule de la Constitution de 1848. La Révolution de 1789 est une période exceptionnelle : c’est l’un des rares moments de l’histoire de France où la vieillesse n’est pas jugée de manière péjorative. Les révolutionnaires reconnaissent solennellement que la société est le fruit des efforts qui ont été -accomplis dans le passé par les aînés.

 

Ce passage de la notion de charité à la notion de dette sociale améliore-t-il le sort des -personnes âgées ?

Les révolutionnaires veulent remplacer les hospices par des lieux d’accueil, mais ils n’ont ni le temps ni les moyens de concrétiser ces nouveaux principes : la Révolution et l’Empire reviennent aux institutions créées par la monarchie. Au XIXe siècle, l’enfermement des personnes âgées indigentes se poursuit dans les hôpitaux, les hospices et les dépôts de mendicité. Celui de Nanterre, sous le nom de  » maison de Nanterre « , est un lieu disciplinaire de la préfecture de police qui devient le cauchemar des personnes âgées de Paris : on y enferme les vagabonds, les sans-abri et les vieillards sans ressources dans des conditions déplorables. L’hospice de Bordeaux rassemble, lui aussi, des délinquants, des enfants abandonnés, des infirmes, des vagabonds et des vieillards nécessiteux.

Ces institutions mettent à l’abri les démunis, mais elles cherchent aussi à les discipliner, à les surveiller et à les contenir. Jusqu’à l’aube du XXe siècle, la -société ne se soucie de ses vieillards que s’ils portent préjudice à l’harmonie sociale : la pauvreté, le vagabondage, la mendicité, la délinquance, les maladies ou les infirmités désignent le vieillard à la vigilance publique ou à la sollicitude privée. Le souci est alors de contenir les désordres que la vieillesse miséreuse pourrait susciter. Au XIXe siècle, la norme reste -cependant de vieillir en famille, comme sous -l’Ancien Régime : la plupart des personnes âgées -finissent leur vie entourées de leurs proches, en participant comme elles le peuvent au travail commun et à la vie domestique.

 

Une grande rupture intervient au début du XXe siècle, avec les lois sociales de la IIIe République. En quoi renouvellent-elles ces politiques de prise en charge des personnes âgées ?

Après la création de l’assistance médicale gratuite, en 1893, la IIIe République adopte, en 1905, une loi instaurant l’assistance obligatoire aux infirmes, aux malades incurables et aux vieillards indigents. Ce texte ne crée pas un droit automatique à l’assistance mais il reconnaît une  » aptitude  » aux secours pour les vieillards de plus de 70 ans dépourvus de ressources : la commune examine trois critères (l’âge, les ressources et le domicile), puis elle dresse la liste des assistés qui doivent être accueillis dans les hospices ou secourus à domicile. Pour la première fois de l’histoire, la vieillesse des pauvres est constituée en objet social : elle devient un lieu d’intervention de la collectivité.

Cette loi est d’une portée considérable sur la -situation et la perception de la vieillesse : elle -installe -durablement la notion de  » dette sociale  » qui avait été proclamée par la Révolution française avant d’être reprise, un siècle plus tard, par le -solidarisme de Léon Bourgeois. Elle répond en outre à une très forte demande sociale : dès 1908, les communes -enregistrent une flambée des -demandes – 350 000 vieillards sont inscrits. En 1912, le bilan est impressionnant : 22,27 % des personnes âgées de 70 ans et plus sont admises à l’assistance. C’est la première fois en France qu’une aussi large fraction de la population âgée bénéficie de l’aide de la nation.

 

A quoi ressemblent les institutions qui, jusqu’à la seconde guerre mondiale, accueillent les -personnes âgées ?

L’entre-deux-guerres peut être considérée comme  » l’âge d’or  » des hospices. Les institutions qui -accueillent les personnes âgées se modernisent : -elles installent l’électricité, mettent en place des chauffages, créent des lavabos et des douches – toutes choses qui n’existent pas toujours dans les logements privés, notamment dans le monde rural. L’hospice promet donc aux personnes âgées un -confort dont elles ne disposent pas toujours chez -elles ! La IIIe République applique aux hospices les normes sanitaires qui s’imposent alors à l’hôpital : elle les fait entrer dans le vaste projet hygiéniste qui travaille la société française du début du XXe siècle.

L' » hospice des vieux  » connaît alors une période faste, où la promesse de sécurité et de modernité équilibre en partie la menace d’enfermement et de solitude. Certains établissements, comme la Salpêtrière, à Paris, restent surpeuplés ou insalubres, mais ailleurs, la modernisation est générale. Elle se fait tantôt à l’occasion de la création d’établissements nouveaux, comme à Saint-Rambert (Loire) ou à Roubaix (Nord), tantôt à l’occasion de déménagements ou de reconstructions, tantôt à l’occasion d’extensions ou tout simplement, un peu partout, à l’occasion de travaux d’entretien.

Le rôle social de l’hospice, lui aussi, se transforme. La loi sur l’assistance obligatoire aux vieillards a été -votée la même année que la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat : dans la loi de 1905 sur les personnes âgées indigentes, le législateur se réfère, non pas à la charité chrétienne, mais à la solidarité républicaine. Ce texte ébranle la tradition religieuse qui -façonnait, jusqu’au début du XXe siècle, les institutions destinées à l’hébergement des -personnes âgées : il n’est plus question d’imposer au vieillard indigent un -rachat par le travail ou par la pénitence, mais de satisfaire les besoins vitaux de personnes âgées qui, à la fin de leur vie, ne peuvent plus y pourvoir.

 

Les hospices sont-ils toujours, à cette époque, destinés aux seules personnes âgées  » indigentes  » protégées par la loi de 1905 sur l’assistance ?

Dans l’entre-deux-guerres, de nouvelles populations, que l’on appelle à l’époque les  » nouveaux pauvres « , demandent à entrer dans les hospices. L’inflation plonge en effet dans le dénuement beaucoup de classes moyennes et de petits-bourgeois qui croyaient être à l’abri. En 1923, le Conseil supérieur de l’assistance publique fait un rapport remarqué sur les  » nouveaux pauvres  » et  » demi-pauvres « . Deux ans plus tard, la même instance présente un rapport sur l’assistance aux classes moyennes qui annonce une conception nouvelle de l’hospice : le Conseil souhaite assouplir les critères d’admission afin que des pensionnaires payants puissent -désormais y accéder.

L’hospice, qui était jusqu’alors réservé aux vieillards sans ressources ou rejetés par leurs proches, s’ouvre à une vieillesse plus argentée qui peut supporter une partie des frais de prise en charge – retraités, paysans ou rentiers appauvris par -l’inflation. Sous le terme générique d’hospice pour la vieillesse, l’institution paraît entre les deux -guerres répondre à cette nouvelle question sociale qu’est la vieillesse. Nettement distinguée des lieux de soin que sont les hôpitaux, elle offre un logement collectif, plus sain, plus confortable et moins coûteux que les logements individuels, à une -population âgée dont les revenus s’érodent et que l’isolement menace.

 

Ces hospices sont-ils une manière de répondre au déclin des solidarités familiales ?

On croit souvent qu’au XXe siècle les structures -familiales se sont effritées et que les relations entre générations se sont distendues, laissant les anciens de plus en plus isolés et démunis. L’historien -Patrice Bourdelais montre pourtant qu’en 1936, dans une région profondément touchée par l’exode rural et le vieillissement démographique comme le Sud-Ouest, la vieillesse au quotidien reste largement une affaire familiale. On vieillit parmi les siens, en poursuivant ses activités. Les échanges -entre les générations, soulignés par la fréquence de la cohabitation, assurent aux plus anciens une relative sécurité matérielle et un rôle social suffisant pour qu’un recours extérieur soit exceptionnel.

Au début du XXe siècle, le vieillissement en -famille n’est pas l’apanage des paysans qui sont -restés sur le domaine où travaille leur fils. Les dossiers de retraite des agents des transports parisiens que j’ai dépouillés montrent que les solidarités -familiales restent très fortes, y compris dans les -villes. Ces salariés qui viennent souvent du Centre et du Sud gardent des liens très étroits avec leurs milieux d’origine : les enfants en bas âge sont élevés à la ferme, les salariés reviennent pendant l’été donner un coup de main à leur famille, les vieux parents viennent s’implanter à la ville pour aider leurs enfants. Les solidarités intergénérationnelles résistent finalement bien aux bouleversements de l’entre-deux-guerres.

 

Comment se renouvelle cette idée d’assistance dans l’après-guerre ?

Dans les années 1960, tant sur le plan des soins que sur celui de la qualité de vie qu’il réserve à ses -pensionnaires, l’hospice apparaît de plus en plus critiquable. L’amélioration des conditions de vie fait -apparaître les contraintes de l’hospice – uniforme, promiscuité, discipline, enfermement – comme de plus en plus insupportables. Margi-nalisation sanitaire, marginalisation sociale : l’hospice des vieux -finit par symboliser une double mise à l’écart de la vieillesse, que la société prospère de la fin du XXe siècle ne peut prolonger. A la demande du premier ministre, Pierre Laroque -dirige de 1960 à 1962 une Commission d’étude des problèmes de la vieillesse qui doit être  » le point de départ d’une transformation profonde de la condition matérielle et morale des personnes âgées (…) et d’une évolution de l’attitude de la population, de l’opinion entière, à l’égard des problèmes de la vieillesse et du vieillissement « .

Depuis la Révolution, le chemin parcouru est -immense. Aujourd’hui, pour la majorité des Français, la vieillesse ne peut plus reposer sur la charité ni sur l’entraide familiale, si importante soit-elle : elle fait l’objet d’un traitement social et médical qui relève de la solidarité nationale.

Propos recueillis par Anne Chemin

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