Le Monde 26 mai 2018

Les nouvelles merveilles de l’industrie

Le gouvernement a affirmé son soutien aux programmes pour l' » industrie du futur « . Il s’agit de favoriser la modernisation technologique et numérique des usines ainsi que la naissance de nouvelles industries. Mais le travail dans l’industrie n’a pas une bonne image en France : il est réputé pénible, sans autonomie, peu formateur. L’Etat et les professionnels ont donc multiplié les efforts pour le rendre plus attractif auprès des jeunes. Or, on doit à un élève ingénieur, Dimitri Pleplé, une initiative originale : celle d’un tour de France à vélo qui l’a conduit à visiter plus de trente usines, en parcourant plus de 2 800 km. Un périple dont il raconte les surprises et les leçons sous la forme séduisante d’un recueil de cartes postales adapté à un large public qui doit paraître en juin (L’indus’trip : un vélo, des usines et des hommes, Presses des Mines).

Premier étonnement : la variété des activités que recouvre aujourd’hui la notion d’industrie. Blanchisserie, traitement des déchets, fabrication des frites, flacons de luxe, matelas exigent des technologies et des organisations aussi pointues que les traditionnelles usines mécaniques, chimiques ou métallurgiques. Autre surprise : ces dernières ne sont pas nécessairement des productions de masse. Alors qu’une usine de frites est un flux continu qui engloutit chaque jour 1 600 tonnes de pommes de terre, la fabrication de chaudières pour hôpitaux exige des pièces spéciales qui font 6 m de long et 2,5 m de diamètre. La confusion entre grande série et industrie est donc vite dissipée.

Mais qu’est-ce que l’industrie ? L’auteur y répond à sa manière :  » J’aime la création de valeur observable ; sur une ligne de production, on voit le produit se transformer en direct.  » On est proche de l’étymologie ancienne d' » industrie  » et de l’adjectif  » industrieux « , qui met l’accent sur l’action collective préparée, concrète, ingénieuse.

Dans un style de  » clip  » contemporain, ce tour de France des usines rappelle une tradition ancienne. Celle d’un Louis Figuier et de ses Merveilles de l’industrie (1873-1877), ou d’un Eugene H. Weiss popularisant Les Merveilles des sciences et de l’industrie (1926). A l’époque, il s’agissait d’expliquer une nouvelle façon de créer des richesses, la puissance issue du progrès technique ou le rôle devenu vital de la science dans la production.

Invitation à l’ingéniosité
Notre visiteur à vélo n’est pas resté insensible aux cathédrales technologiques, mais il insiste en conclusion sur ce qui peut redonner à l’industrie le sens du progrès collectif.. Une usine, aussi sophistiquée qu’ait pu être sa conception initiale, est une source inépuisable de problèmes à résoudre. On peut toujours progresser en matière de conditions de travail, de procédés de fabrication, de services au client, d’impact environnemental… Le plus attirant dans l’industrie, ce serait donc d’abord cette invitation permanente à l’ingéniosité ! Mais son périple l’a aussi convaincu que cette ingéniosité passe par un  » appel à l’intelligence des acteurs « . Démarche aujourd’hui bien vivante dans les quelques usines où il a pu voir que l’organisation et la gestion accordent une large responsabilité aux salariés ; ou lorsque sa visite a été guidée par un ouvrier.

L’industrie du futur fera une place importante à la robotisation et à l’intelligence artificielle. Mais sa compétitivité, sa capacité permanente de progrès et d’innovation reposeront plus que jamais sur l’ingéniosité collective que les entreprises sauront susciter et valoriser. On doit donc comprendre la future loi Pacte (plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) – actuellement préparée par Bruno Le Maire, ministre de l’économie – qui veut étendre l’objet social et les finalités des entreprises, comme un atout pour l’industrie du futur. Il est heureux qu’un élève ingénieur soit convaincu, au terme d’une odyssée à travers l’industrie, que les salariés peuvent faire des  » merveilles « , lorsque l’entreprise les reconnaît comme une composante essentielle de son pouvoir créateur.

par Armand Hatchuel

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