Je fais suite au cours de ce matin consacré à la présentation du modèle néoclassique de croissance de Robert Solow et reviens avec ce petit article sur l’importance des travaux de Gary Becker dans l’émergence des nouvelles théories de la croissance (les modèles de croissance endogène). 

Depuis leur naissance, l’économie et la sociologie entretiennent des rapports conflictuels. A la fin du 19ème/début du 20ème, alors que les économistes sont déjà bien installés dans les universités, les sociologues prétendent à des chaires universitaires. Jérôme Gauthié[1]écrit ainsi :« Les économistes en voie de professionnalisation et de reconnaissance académique, apparaissent très vigilants à l’égard de tous les amateurs qui menacent la crédibilité de la science sociale naissante. Les sociologues doivent de ce fait faire allégeance pour accéder à l’université, en s’engageant notamment à ne pas empiéter sur tout ce que les économistes considèrent comment relevant de leur domaine réservé. La sociologie est par là réduite à devnir ‘’la science des restes’’ (la famille, les comportements déviants, les crimes et les pathologies urbaines. »

C’est dans l’entre-deux-guerres, à partir des années 1930, notamment sous l’impulsion du sociologue américain Talcott Parsons, que le conflit entre les deux disciplines s’apaise. On assiste à une sorte de partage des sujets entre économistes et sociologues : les économistes se consacrent aux sujets économiques (production, consommation, investissement, répartition, etc.) et les sociologues aux sujets sociaux (famille, culture, délinquance, urbanisation, réussite scolaire, conditions de travail, etc.)

Dans les années 1960, cette « Pax Parsonia » (1930-1960) est brisée par l’économiste américain Gary Becker (Prix Nobel 1992). Il applique la méthode du choix rationnel pour étudier des faits qui étaient jusqu’alors la chasse gardée des sociologues : il effectue une analyse économique du choix du conjoint, des choix de fécondité ou de la délinquance. Il considère que l’économie en tant que science des choix n’a pas à borner ses sujets d’études aux sujets dits « économiques ». L’analyse béckerienne, parce qu’elle franchit la ligne de démarcation entre économie et sociologie, sera/est qualifiée d’ « impérialisme économique ».

Cette histoire des relations entre économie et sociologie est très importante pour comprendre l’histoire de la pensée économique de la croissance. Si Robert Solow (Prix Nobel 1987) considère que le facteur travail est un facteur exogène dans son modèle de croissance, c’est parce qu’il considère notamment que les comportements de fécondité ne relèvent pas du champ de l’économie mais de celui de la sociologie ou de la démographie. De même, lorsqu’il se livre à une analyse économétrique de la croissance, il constate un résidu : une partie de la croissance économique n’est pas expliquée par l’accumulation de facteurs de production (capital et travail). Robert Solow sait très bien que ce résidu provient entre autres du progrès technologique ou des progrès de l’éducation mais il considère que ces éléments ne font pas partie du champ des comportements que l’économie cherche à expliquer : dans cette optique, ce sont les ingénieurs qui sont le mieux à même d’expliquer le progrès technique et les sociologues les progrès de l’éducation.

On peut considérer que cette séparation stricte des sujets d’études entre l’économie et la sociologie a été un obstacle pour saisir les facteurs profonds de la croissance économique. C’est le travail de Gary Becker qui a permis de lever cet obstacle en réintégrant dans le champ de l’économie tous les sujets qui impliquent des choix, qu’ils soient d’ordre économique, technologique, d’éducation, de fécondité, etc. Or, ce sont précisément ces choix, dans les domaines technologiques et éducatifs notamment, qui sont la base sur laquelle s’appuient les modèles de croissance endogène. Ces nouvelles théories de la croissance constituent un réel progrès par rapport au modèle de Solow parce qu’ils permettent de :

  • expliquer le caractère autoentretenu de la croissance (pourquoi la croissance perdure sur le long terme) ;
  • expliquer les phénomènes de divergence, notamment les situations où le pays leader voit sa croissance s’accélérer (cas des Etat-Unis au milieu des années 1990) ;
  • expliquer les différences de taux de croissance entre pays ;
  • expliquer pourquoi certains PED convergent vers le niveau des pays développés et d’autres non ;
  • formuler des recommandations précises de politique économique pour favoriser la croissance (en interrogeant l’origine du résidu) ;

Bref, si on comprend mieux aujourd’hui les dynamiques de croissance qu’au milieu du 20èmesiècle, c’est parce que les économistes ont considérablement élargi le champ de leur objet d’étude, et cela c’est en grande partie à Gary Becker qu’on le doit !

[1]Jérôme Gauthié, « Les développements récents de l’économie face à la sociologie : fécondation mutuelle ou nouvel impérialisme ? », http://ses.ens-lyon.fr/ses/fichiers/jerome-gautie-fecondation-mutuelle-ou-nouvel.pdf, 26/02/2004

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