Etats-Unis vs multilatéralisme (Telos)

Les États-Unis, fossoyeurs du multilatéralisme commercial?

L’augmentation américaine des tarifs douaniers sur l’acier (25%) et l’aluminium (10%) est des plus préoccupantes, car elle s’inscrit dans le cadre d’une politique de défiance à l’égard du multilatéralisme et annonce des lendemains incertains. Elle est en effet grosse de dangers, d’une part, pour les relations commerciales internationales, avec la perspective d’une escalade voire d’une guerre commerciale, et, d’autre part, pour l’Organisation mondiale du commerce (OMC) elle-même, déjà mal en point et qui risque d’être davantage affaiblie.

Une justification peu convaincante

Le relèvement des droits de douane est justifié au nom de la sécurité nationale (Section 232 du Trade Expansion Act de 1962). Motif en réalité surprenant car bien des indices (problème ancien, déclarations américaines, exemptions « payantes », victimes alliées, etc.) tendent à prouver que le problème en cause est fondamentalement économique (un marché international en surcapacité et une industrie américaine peu compétitive). Dès lors l’on peut s’interroger sur le point de savoir si l’on n’est pas en présence d’une mesure de sauvegarde, que le droit de l’OMC autorise et qui permet habituellement de renforcer les barrières tarifaires en cas de désorganisation du marché intérieur.

Pourquoi alors ne pas avoir opté pour ce choix ? Tout simplement parce que plusieurs conditions objectives doivent alors être remplies, lesquelles conditions sont en outre susceptibles d’un contrôle strict par le juge de l’OMC. Les États-Unis en savent quelque chose, eux qui ont perdu plusieurs dossiers de ce type, y compris celui portant sur l’acier lorsqu’au début des années 2000, le président Bush junior avait adopté de telles mesures, dans la perspective des élections à mi-mandat, aussitôt dénoncées par beaucoup d’États et finalement condamnées par l’OMC. Et on peut penser que l’actuel représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, s’en souvient fort bien en sa qualité d’ancien avocat de l’industrie sidérurgique américaine.

Que faire alors?

La réaction des partenaires des États-Unis n’est pas pour autant aussi aisée que l’on pourrait le penser. Car riposter en augmentant les tarifs douaniers de produits américains intelligemment choisis en fonction de leur impact politique et économique, comme le fait savoir l’UE notamment, risque également de soulever des questions du point de vue juridique, alors même que l’Union entend rester fidèle aux règles applicables et au multilatéralisme. En effet, de deux choses l’une.

Ou bien la mesure est contestée telle qu’elle est présentée par les États-Unis, c’est-à-dire comme reposant sur un motif de sécurité nationale, et l’UE ne peut se faire justice à elle-même : elle doit saisir l’OMC d’un recours en contestation de son bien-fondé. Or, dans cette hypothèse, les délais habituels de procédure sont tels que la décision ne pourra être attendue avant un minimum d’un an et demi. En cas d’issue favorable aux vues européennes, un délai peut être sollicité par les États-Unis pour la mise en œuvre, à quoi pourrait s’ajouter un désaccord sur la fidélité de cette même mise en œuvre à la décision de l’OMC. Qui plus est, aucune réparation du préjudice subi (pertes de part de marché) n’est possible dans ce cadre contentieux, la meilleure issue que peut espérer l’UE étant le retrait de la décision américaine avec effet pour l’avenir seulement. Comme on le voit, l’absence de véritable procédure contentieuse d’urgence à l’OMC pèse ici cruellement. Sur le fond, l’exception concernant la sécurité dont peuvent se prévaloir les États dans le cadre de l’OMC (article XXI du GATT) a toujours fait l’objet d’une approche prudente des organes de jugement en ce que ceux-ci ont tendance à reconnaître une large marge d’appréciation à l’État qui y recourt. L’article XXI du GATT de 1994 explique en partie au moins cette prudence : il prévoit en effet qu’un membre de l’OMC pourra prendre « toutes mesures qu’(il) estimera nécessaires aux besoins essentiels de sa sécurité ». Ainsi, pour citer un exemple extrême, la Suède a, entre 1975 et 1977, contingenté l’importation de certaines chaussures au nom de sa sécurité. Ce pays a expliqué, mais il est vrai sans convaincre ses pairs, que sa politique de sécurité passait par le maintien d’une capacité minimale de production locale. De leur côté, les États-Unis ont à plusieurs reprises défendu l’idée qu’en tant que pays souverain, ils sont les seuls, à l’exclusion notamment de tout juge international, à pouvoir apprécier les besoins de leur propre sécurité.

Ou bien, réagir sur un autre terrain en considérant que cette modification tarifaire constitue en réalité une mesure de sauvegarde ou une « simple » modification de droits de douane : dans les deux cas une compensation devrait être due, sous certaines conditions, aux pays lésés par l’État qui y procède. Et à défaut de compensation, les pays atteints pourraient alors suspendre leurs propres droits de douane et ainsi restreindre les exportations américaines. Les États-Unis ne manqueront peut-être pas de mettre en doute cette argumentation devant le juge de l’OMC. L’avantage est qu’ici la réaction européenne pourrait être plus rapide, mais ne risque-t-elle pas d’être désavouée au terme d’une éventuelle procédure contentieuse ?

Ajoutons qu’il n’est pas exclu que l’UE recoure elle-même au mécanisme des sauvegardes à l’encontre d’exportations d’acier ou d’aluminium détournées du marché américain en raison du relèvement des droits de douane et en quête d’un marché d’accueil. Ce serait là un effet collatéral des mesures américaines sous la forme de nouvelles difficultés. On voit ainsi que la démarche du président Trump n’est pas dénuée d’arrière-pensées, en ce sens que la Chine, gros exportateur s’il en est, se trouverait alors dans le viseur européen.

À supposer donc que l’UE choisisse la voie de la contestation devant l’OMC, elle risque donc de ne pouvoir appliquer ses mesures restrictives qu’à l’issue de la procédure et moyennant l’autorisation de cette organisation. C’est ainsi, par exemple, que les mesures de sauvegarde sur l’acier prises par le président Bush au tout début 2002 ont certes été condamnées par l’OMC mais n’ont été démantelées qu’en décembre 2003. Et encore faut-il préciser que dans cette dernière affaire, les États-Unis avaient spontanément et rapidement exécuté la décision les condamnant, et que depuis lors la juridiction de l’OMC rencontre des difficultés croissantes tout particulièrement du fait de l’attitude des… États-Unis.

En effet, depuis quelques mois, ce pays bloque, sous des motifs divers, la réélection ou l’élection de (nouveaux) juges à l’Organe d’appel de l’OMC. Et la situation ne semble pas connaître d’issue à court terme, tant et si bien que l’on redoute un ralentissement voire un blocage total du mécanisme. En effet, cet Organe d’appel comporte sept membres et trois sièges sont actuellement vacants ; un quatrième devrait l’être dès septembre 2018. Si le scénario actuel se poursuit, l’Organe d’appel sera exposé à un risque réel de blocage sans parler de la surcharge de travail et de l’allongement inéluctable des délais de jugement conçus pour être particulièrement brefs (deux à trois mois). En effet, trois membres au moins doivent siéger pour chaque affaire et imaginons que, pour une raison ou une autre, l’un d’eux ne le puisse pas…

C’est dire que même si la contestation de l’UE, ou d’un autre membre de l’OMC d’ailleurs, est couronnée de succès, l’avenir s’avère incertain pour l’OMC qui en plus de souffrir, d’une part, de l’insuccès persistant des négociations visant à faire évoluer ses règles (le fameux cycle de Doha lancé en 2001 et toujours infructueux) et, d’autre part, de la concurrence rude que lui livrent les accords commerciaux régionaux, pourrait perdre sa valeur ajoutée la plus précieuse, à savoir son mécanisme de règlement des différends commerciaux. Le risque, on le voit, est réel que l’attitude américaine finisse par rendre impraticable le fonctionnement de ce mécanisme. Il ne fait non plus exclure l’hypothèse que mécontents d’une décision les désavouant, les États-Unis décident de quitter cette organisation, déjà objet de critiques acerbes de la part du président Trump, ou d’en bloquer durablement le fonctionnement, les moyens pour ce faire n’étant pas rares à commencer par la règle du consensus. Ils ont déjà fortement contribué à l’échec de la dernière Conférence ministérielle de l’OMC (Buenos-Aires, décembre 2017).

Un règlement diplomatique serait dans ces conditions avantageux pour l’ensemble des parties. Rappelons-nous que depuis bien longtemps l’acier fait parler de lui de par les tensions que sa commercialisation a fréquemment provoquées, et nombreuses sont les enceintes internationales à en traiter (OCDE, G7, G20…). Avant la création de l’OMC, il avait même fait l’objet d’accords d’autolimitation des exportations entre les pays intéressés. Mais cette solution est aujourd’hui interdite par le droit de l’OMC. Faut-il la ressusciter au nom de la nécessité et moyennant une dérogation de l’OMC ? À la supposer possible (la Chine devrait impérativement être impliquée), cette solution constituerait un paradoxal retour en arrière et une pente bien dangereuse pour l’avenir du système commercial multilatéral. Finalement, la solution ne consisterait-elle pas à renégocier les taux de douane applicables suivant la règle du donnant-donnant, mais à condition que toutes les parties concernées y trouvent leur compte et ne cherchent pas à recevoir sans rien donner en échange ?

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Critique de la macroéconomie de la NEC (Financial Times)

Un article de Martin Wolf (éditorialiste du Financial Times) qui propose une critique sévère des modèles macroéconomiques d’inspiration NEC dans lesquels est utilisée l’hypothèse de comportement rationnel des agents et où les chocs ont toujours une origine externe et imprévisible.

Martin Wolf

La macroéconomie nous a trahis dès avant la crise mondiale

Une macroéconomie qui n’admet pas l’éventualité de crises passe à côté de l’essentiel, exactement comme une médecine qui ferait l’impasse sur le risque d’infarctus.

La macroéconomie nous a trahi dès avant la crise mondiale © Freepik

Martin Wolf, FT

L’économie est, comme la médecine, et contrairement à la cosmologie pour prendre un exemple, une discipline concrète. Son but est d’améliorer la marche du monde. C’est particulièrement vrai de la macroéconomie, inventée par John Maynard Keynes pour sortir de la Grande dépression. La mise à l’épreuve pour cette discipline consiste d’abord à savoir si ses adeptes comprennent ce qui pourrait mal se passer, puis comment remédier au problème. Lorsque la crise financière a frappé en 2007, elle a pris par surprise pour ainsi dire l’ensemble de la profession, qui a raté là le premier test. Le second s’est mieux passé. Mais quoi qu’il en soit, la macroéconomie doit être repensée.

Willem Buiter, qui travaille maintenant pour Citi, écrivait sur un blog du Financial times en 2009 : “La plupart des innovations théoriques macroéconomiques classiques depuis les années 1970 (…) sont devenues, au mieux, des distractions nombrilistes, repliées sur elles-mêmes”.

“La plupart des innovations théoriques macroéconomiques classiques depuis les années 1970 (…) sont devenues, au mieux, des distractions nombrilistes, repliées sur elles-mêmes”

Une analyse exceptionnellement complète, publiée par la ‘Oxford Review of Economic Policy’ sous le titre “Rebuilding Macroeconomic Theory” conduit votre chroniqueur à adopter globalement la même position. L’approche fondamentale a en effet prouvé qu’elle était gravement défectueuse. Par ailleurs, ses économistes professionnels de premier plan divergent profondément sur quoi faire. Socrate dirait que la conscience de notre ignorance vaut bien mieux que l’illusion de la connaissance. Si tel est le cas, la macroéconomie est en pleine forme.

David Vines et Samuel Wills expliquent dans leur excellente analyse que le modèle de base de la macroéconomie reposait sur deux postulats fondamentaux : l’hypothèse de marchés rationnels et celle d’attentes rationnelles. Ni l’un ni l’autre ne sont convaincants de nos jours. On peut douter qu’il soit même possible d’avoir des “attentes rationnelles” face à un futur profondément incertain. Cette incertitude permet d’expliquer l’existence des institutions financières – l’argent, la dette et les banques – dont les effets sont tellement considérables et qui ont pourtant été ignorées dans les modèles standards. Mieux vaut avoir à peu près raison que se tromper précisément. De fait, l’analyse du risque de tendances spéculatives dans la finance de Hyman Minsky était à peu près juste, alors que les plus brillants macroéconomistes ont eu précisément tort.

Répondre que le modèle fondamental fonctionne par temps normal ne suffit pas. Nous devons aussi comprendre les risques de crises et quoi faire face à elles. Parce que les crises sont, selon l’expression du prix Nobel Joseph Stiglitz, les événements les plus coûteux. Une macroéconomie qui n’admet pas l’éventualité de crises passe à côté de l’essentiel, exactement comme une médecine qui ferait l’impasse sur le risque d’infarctus. De plus, les crises sont endogènes, ce qui signifie qu’elles naissent à l’intérieur de l’économie. Elles sont une conséquence de l’interaction entre des tendances à un optimisme excessif et la fragilité de tout système lourdement dépendant d’intermédiaires financiers.

“Une macroéconomie qui n’admet pas l’éventualité de crises passe à côté de l’essentiel, exactement comme une médecine qui ferait l’impasse sur le risque d’infarctus”

Mon collègue Martin Sandbu note en particulier l’éventualité d’équilibres multiples, l’idée que les économies pourraient finir par accentuer les mauvais côtés du monde. Cette éventualité rend prioritaire d’intervenir énergiquement en cas de crise. La première réaction d’un médecin devant un infarctus n’est pas, après tout, de demander au patient de suivre un régime. Cela n’arrive qu’une fois le problème de l’infarctus réglé.

Une grande question est donc non seulement de savoir si nous savons comment réagir face à une crise, mais si nous l’avons fait. Dans sa contribution, le prix Nobel Paul Krugman avance, à mes yeux de façon convaincante, que les remèdes de base keynésiens – une réaction budgétaire vigoureuse – restent valables. Tout aussi vital est le rétablissement rapide du système bancaire. Le contraste entre la reprise américaine, plus rapide, et les épouvantables lenteurs de la zone euro donne une illustration éclatante du bien-fondé de cette position. Pour résumer, la zone euro a perdu cinq ans avant d’entrer en convalescence.

La comparaison entre ce qui s’est passé dans les années 1930 et cette période post-krach financier montre que nous avons appris des leçons importantes. Les chutes instantanées de production et la montée du chômage ont été bien plus faibles comparées à celles de la Grande dépression. Par ailleurs, les prix sont restés beaucoup plus stables cette fois-ci. Ce sont de réels progrès. Néanmoins, une décennie après la crise, le niveau de production par personne comparé à celui d’avant la crise est moins encourageant : l’Allemagne et la Grande-Bretagne avaient fait mieux la première fois. Et les pays européens les plus touchés ont beaucoup souffert, quel que soit le point de comparaison. Cette reprise n’a vraiment pas été triomphale.

Cela souligne que réparer les dégâts d’une énorme crise après coup est terriblement difficile. L’évidence, alors, est de rendre les économies plus résistantes. Même si nous ne comprenons pas entièrement les dynamiques économiques, les grandes leçons pour la réforme de nos économies semblent claires. Les économies seraient plus résilientes si elles étaient moins endettées et, surtout, si elles dépendaient moins d’avoirs adossés à des actifs à risques, dont les propriétaires sont ces intermédiaires financiers très endettés connus sous le nom de banques. Les solutions évidentes comprennent l’élimination des incitations à l’endettement dans nos systèmes fiscaux, un plus grand recours de l’économie au financement par les actions ou fonds propres, la conversion aisée des dettes en capitaux propres, le relèvement pour les banques des planchers de réserves et de capitaux obligatoires, et une évolution rapide vers l’émission d’une monnaie numérique de banque centrale.

“Les économies seraient plus résilientes si elles étaient moins endettées et, surtout, si elles dépendaient moins d’avoirs adossés à des actifs à risques, dont les propriétaires sont ces intermédiaires financiers très endettés connus sous le nom de banques”

L’analyse de la théorie fondamentale de la macroéconomie révèle une profonde ignorance de la façon dont nos économies fonctionnent. Ce qui n’est pas surprenant. Nous pourrions ne jamais comprendre comment des systèmes aussi complexes – animés, comme ils le sont, par des désirs et des errements humains – fonctionnent réellement. Ce qui ne veut pas dire que tenter d’améliorer les choses n’a aucun sens. Au contraire, c’est important. Mais il est plus urgent, en pratique, de se consacrer à deux autres tâches. La première est de rendre le corps économique plus résistant aux névroses et crises de panique. La seconde est de restaurer sa santé le plus rapidement possible. Sur ces deux points, nous devons réfléchir plus et faire plus. Ce sont les défis concrets qui nous attendent.

https://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/la-macroeconomie-nous-a-trahis-des-avant-la-crise-mondiale-62952/

Globalisation financière, quel bilan ? (A.Cartapanis)

Un bilan de la globalisation financière par André Cartapanis

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Andre-Cartapanis-Andre-Cartapanis-Le-bilan-tres-preoccupant-de-la-globalisation-financiere-7326_3745667.html?utm_source=Mod%E8le%20diffusion%20Xerfi%20Canal&utm_medium=email&utm_campaign=XC290318